« HistoriENS : l’Histoire à travers champs », sport et Histoire – séance 1

Cette année, des élèves historien.ne.s de l’Ecole Normale supérieure ont monté un séminaire d’élèves consacré à l’actualité de la recherche. Il s’agit d’organiser de manière régulière la présentation par des chercheur.euse.s de leurs recherches. Chaque séance est placée sous un angle thématique, avec à chaque fois deux intervenant.e.s, si possible d’une période différente, et d’un avancement académique différent – professeur, maître de conférence, ATER, doctorant.e, masterant.e. Ainsi, cela permet de promouvoir ce qui se fait actuellement dans la recherche en Histoire. Ce premier compte-rendu publié dans Florilèges est consacré à la séance du mercredi 26 septembre qui était consacrée à la thématique « sport et Histoire ».

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L’Histoire du sport part d’un constat : dans le champ académique français, le sport est difficilement considéré comme un objet d’études sérieux. On peut véritablement parler d’un effet de snobisme des « intellectuel.le.s » de notre pays pour les phénomènes sportifs. On peut même observer un paradoxe quand on réalise que plus un sport est suivi dans la population, moins il est considéré comme légitime à être étudié, l’exemple le plus criant étant le football. Pourtant, des scènes comme celles du 15 juillet dernier après la victoire de l’Equipe de France de Football à la Coupe du Monde – investissement des espaces publics dans toutes les villes de France par des foules immenses avec mobilisation active des forces de l’ordre, c’est-à-dire une manifestation – doivent bien nous convaincre du caractère sinon politique, du moins éminemment social du sport. Ainsi, il faut attendre les années 1980 pour voir les sciences humaines en France se saisir du sujet, avec la réception de l’ouvrage de Norbert Elias et Eric Dunning Sport et civilisation. C’est avec cet ouvrage que l’on se rend compte que le sport en sa vertu de fait social mobilisant des effectifs considérables, peut être étudié afin de mettre au jour des logiques inhérentes au social qui s’y manifestent. C’est la démarche adoptée par nos deux intervenants de la soirée.

Lucas Tsipsios est élève en 3e année à l’ENS, et rentre en seconde année de master à l’université Panthéon-Sorbonne, sous la direction de Laurence Badel. Originaire de Thessalonique au Nord-Est de la Grèce, son mémoire Le PAOK et l’élite de la ville porte sur le PAOK Salonique, le club de la ville, dans l’Entre-deux-guerres. « Quand on me demandait ce que je voulais faire, je répondais pour rigoler que je travaillerais sur les PAOK. Mais mes profs m’ont pris au sérieux. » C’est bien la ferveur qui entoure le club qui a poussé L. Tsipsios à se pencher sur cet objet d’étude. Il pense d’ailleurs qu’il n’est pas possible de travailler sur le PAOK sans en être supporter, car cela empêche de saisir une dimension sentimentale au cœur du sport. Cette affirmation est évidemment discutable, et l’intéressé est le premier à reconnaître qu’un travail scientifique requiert un processus de distanciation vis-à-vis de son objet. Toujours est-il que voilà L. Tsipsios engagé dans le champs de l’histoire du sport – qui fait d’ailleurs dans l’historiographie grecque l’objet du même mépris que dans le champ académique français. Tout part de l’image du club véhiculée tant par les autres clubs qui parlent du PAOK comme d’un club « sauvage » ou « bulgare », que par le PAOK lui-même qui se représente comme club issu de l’immigration pauvre. Or cette image est très largement reconstruite, comme le montre L. Tsipsios dans ses travaux. En effet, il remontre à la création du club, dans le contexte particulier qui suit le traité de Lausanne. Signé en 1923, pour remplacer le traité de Sèvres rendu caduque à la frontière gréco-turc, il prévoit, une modification du tracé des frontières, et surtout d’énormes déplacements de population – 800 000 grecs musulmans déplacés en Turquie, plus d’un million d’ottomans de culture grecque déplacés en Grèce. Une grande partie de ces derniers s’installent à Thessalonique. Pourtant il faut voir que quand le club est fondé en 1926, ce ne sont pas ces réfugiés qui sont à l’origine, mais les « constantinoplois », c’est-à-dire les élites de Constantinople, très panhéllenique, qui d’eux-mêmes viennent en Grèce après les traités évoqués ci-dessus. On parle donc d’une immigration volontaire et très riche. Ainsi, en analysant la répartition spatiale, L. Tsipsios montre que cette immigration constantinoploise se concentre dans les quartiers les plus aisés. L’ensemble des premiers fondateurs et dirigeants du PAOK mènent de grandes carrières politiques. En réalité la création répond à un double objectif social et idéologique. Sur le plan social, il s’agit d’établir un contrôle sur les réfugiés du traité de Lausanne en luttant contre « la drogue et le communisme ». Les constantinopolitains peuvent ainsi se conforter dans leur situation « d’élite sociale » en affirmant leur domination sur une immigration plus « populaire ». Sur le plan idéologique, il s’agit de politiser ces masses immigrées en un sens panhellénique. On se trouve dans le contexte de la « Grande Idée », c’est-à-dire l’ambition d’étendre la Grèce et d’y rétablir une unité culturelle forte. Les constantinopolitains, dès avant leur arrivée en Grèce territoriale, sont très largement politisés dans ce sens. Or Thessalonique est une des villes « les moins grecques » de Grèce. On parle d’une ville très largement juive avant le traité de Lausanne. Ainsi l’arrivée massive de réfugiés grecs apparaît comme une opportunité en or pour les élites panhelléniques, en particulier les constantinopolitains, d’helléniser la ville de Thessalonique. Le football joue dans ce processus de politisation des réfugiés un rôle immense. D’où un lien fondamental entre le PAOK et l’antisémitisme. C’est ainsi que le stade se voit construire sur le plus grand cimetière juif d’Europe, de même que l’université. On voit bien là le processus d’hellénisation à marche forcée commandé par le haut. Il s’agit de faire de Thessalonique la ville la plus grecque de Grèce. Cette entreprise s’avère être un échec, du fait de la prééminence d’Athènes, indétrônable. C’est ainsi que paradoxalement aujourd’hui, le PAOK est représenté comme le « club bulgare », un club de non grecs.

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Le second intervenant était Fabien Archambault, ancien élève de l’ENS et de l’Ecole Française de Rome, maître de conférences à l’université de Limoges, auteur d’une thèse intitulée Le Contrôle du ballon portant sur le football en Italie après la Guerre, soutenue en 2007 et publiée en 2012. Il est également directeur de l’ouvrage collectif Le Football des nations publié en 2016. F. Archambault a commencé son intervention en soulignant, encore plus impressionnantes que celles de 2018, les effusions de 1998 totalement spontanées et inattendues – comme l’ont montré l’absence d’un dispositif policier conséquent. Selon lui, aujourd’hui, le sport est devenu un objet d’étude légitime en histoire, ce qui n’a pas été une mince affaire, puisqu’au moment du début de ses études supérieures, quand il était en khâgne à Henri IV, on ne pouvait pas dire qu’on aimait le football. F. Archambault parle de « culture dominée » pour souligner le décalage entre la popularité du football et son mépris chez ceux qui définissent la culture légitime. D’où le décalage avec l’historiographie anglo-saxonne, où, depuis les historiens marxistes – d’obédience gramsciste – de la revue Past and Present, le sport est régulièrement étudié de manière légitime. La France n’étant pas un « pays de foot », F. Archambault s’est tourné vers l’étude de l’Italie, où le football – bien que tout aussi absent de l’historiographie – est un objet particulièrement intéressant car trans-classes. Il revient dans sa thèse à l’Après-Guerre italienne, et à la lutte que se livrent alors les communistes et les catholiques pour contrôler le football, amateurs comme professionnels. Les principales « sources » de F. Archambault sont d’ailleurs tirées des archives ecclésiastiques. Il montre tout d’abord qu’avant la seconde partie des années 1940, le football n’avait pas du tout cette dimension universelle, étant par exemple beaucoup moins populaire que le cyclisme, et que c’est d’ailleurs cela qui explique son expansion après-Guerre. En effet, n’étant pas si populaire, le football n’a pas été compromis avec le régime fasciste. D’où le fait qu’il soit au cœur des enjeux de pouvoir dans l’Italie post-fasciste. Le fait que le football soit aujourd’hui en Italie une réalité trans-classe vient selon lui de l’attention particulière de l’Eglise. En effet, celle-ci dans l’optique de mettre sur pied les chrétiens parfaits, aussi bien équilibrés sur le plan moral que sur le plan physique, a développé une véritable « théologie du football ». D’où la lutte sans merci livrée aux communistes pour le « contrôle du ballon ». Cette thèse a fait date, puisqu’elle est la première thèse « légitime » – aux yeux académiques – entièrement consacrée au football en France.

En conclusion, l’objet de cette séance était de montrer que l’histoire du sport – on a ici particulièrement discuté du football du fait des deux intervenants – était tout à fait légitime, le sport étant une fait social majeur permettant de saisir certains aspects inhérents de la société, comme les logiques de domination. On a également présenté ici deux visions d’historiens contemporanéistes. Il faut souligner qu’une réflexion sur l’histoire du sport se fait globalement en histoire, tendant notamment à rejeter la vision de Norbert Elias qui considère que le « sport » ne correspond qu’à la réalité contemporaine. Aussi bien en Histoire ancienne, avec des auteurs comme Jean-Paul Thuillier – Aller les Rouges ! – et Pierre- Manuel Roubineau – Milon de Crotone et l’invention du sport – qu’en médiévale – voir l’ouvrage de la collection « Haut Moyen Âge » chez l’éditeur Turnhout intitulé Agôn. La compétition, Ve-XIIe siècles – des travaux fleurissent prenant le sport comme objet, signe d’une évolution de l’historiographie sur la question, évolution plus que salutaire !

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