L’Asie rêvée d’Yves Saint Laurent

« J’ai abordé tous les pays par le rêve » : c’est ainsi que s’exprimait le couturier à propos de ses créations. L’Asie en particulier possède une place très importante dans ses collections, traversant son œuvre de 1962 à 2002. Mais cette Asie présentée au public européen relève du voyage immobile, du rêve éveillé, pas tant nourri de vêtements, costumes, tissus, que de littérature, musique, théâtre et cinéma. Finalement loin d’être uniquement esthétique, sa démarche est profondément intellectuelle, d’où la mise en relation avec des objets d’art asiatiques qui ont pu parfois être une inspiration bien plus importante que les vêtements locaux.

Le musée Yves Saint Laurent a ouvert pour la première fois en octobre 2017 et proposait depuis un parcours rétrospectif présentant un nombre réduit de pièces textiles (sur les 7000 possédées), des croquis et bijoux, et le bureau de travail du célèbre couturier. Mais depuis le 2 octobre, le mode d’exposition fait peau neuve. En effet, chaque année le musée proposera une exposition temporaire thématique qui, débutant à l’automne, durera quatre mois et fera dialoguer son œuvre avec d’autres artistes, et qui laissera ensuite place, durant neuf mois, au parcours rétrospectif dont nous connaissons déjà le format.
Pour inaugurer ce changement, le musée propose une exposition sur « L’Asie rêvée d’Yves Saint Laurent », qui retrace son engouement pour la Chine, l’Inde et le Japon, tout en établissant des parallèles avec des œuvres empruntées notamment au Musée national des Arts Asiatiques – Guimet.

La Chine

Yves Saint Laurent ne s’est rendu qu’une fois en Chine, à l’occasion de l’exposition qui lui était consacrée à Pékin en 1985. Pourtant, dès la collection d’automne-hiver 1970, et à nouveau dans celle d’automne-hiver 1977, il donne à voir une Chine imaginaire, celle qu’il a découverte et apprise dans sa collection de livres, films et objets d’art.

Croquis d’illustration, Musée Yves Saint Laurent Paris (c) Yves Saint Laurent

Durant la Chine impériale, il existait deux types de vêtements : le vêtement Han, qui est fermé bord à bord, et le vêtement Manchu, qui s’attache sur le côté. Toutefois, pas question ici d’en faire la restitution historique, mais d’en comprendre la symbolique. Par exemple, les bottes sont un marqueur social très important, ce qu’a bien compris le couturier lorsqu’il les associe à ses tenues. Pour ce qui est des motifs, il ne s’agit pas tant d’une restitution de vêtements chinois, que de symboles couvrant abondamment les vases, comme le masque taotie, ou d’une réinterprétation textile des laques chinoises.

L’Inde

Le voyage continue à l’étage, avec un deuxième pays qui a beaucoup inspiré le créateur : l’Inde.
Dès la première collection du printemps-été 1962, l’influence indienne s’est fait ressentir dans les pièces, que ce soit à travers des formes, des motifs ou des symboles traditionnels. Riche de ses connaissances littéraires, Yves Saint Laurent s’amuse avec le vestiaire indien en mélangeant, par exemple toutes les marques de classes sociales ou de sexe. D’un point de vue scénographique, l’exposition sépare en deux podiums les deux pièces traditionnelles retravaillées par le couturier : le vêtement cousu d’une part, et drapé d’autre part.
Pour ce qui est du vêtement cousu, il s’agit d’une référence aux manteaux princiers des souverains de l’Inde du nord, que Saint Laurent accommode de multiples parures riches et élégantes. En effet, en Inde, le vêtement décore le corps, et notamment bien sûr le corps princier, d’où l’utilisation abondante de bijoux. Les tissus se voient affublés de broderies métalliques, de boutons-bijoux inspirés d’un emblème du pouvoir royal, ou de soieries précieuses brochées d’or. En somme, rien n’est trop clinquant dans ses réinterprétations du manteau princier.

Vue de l’exposition section Inde, photo de Thierry Olivier

Au contraire, le styliste va travailler tout en finesse et simplicité une autre pièce du dressing indien, qui cette fois se drape : le sari. Il joue élégamment avec, tantôt en le raccourcissant, tantôt en en variant les matières et la transparence. Il utilise d’ailleurs souvent des tissus mousselines très fins et élégants, brodés avec raffinement et jouant avec la transparence sur le corps. Il est intéressant de noter que ce vêtement, traditionnellement drapé, est finalement cousu par Yves Saint Laurent qui l’adapte à sa clientèle occidentale. N’oublions pas que le couturier a toujours à cœur de produire des créations portables par ses acheteuses.

Le cas particulier du Japon

La dernière étape de ce voyage de rêve est le Japon. Contrairement à ses précédentes créations, Saint Laurent sort du rêve pour s’ancrer dans une réalité : il a, à de multiples reprises, visité physiquement le Japon. Il y va pour la première fois en 1963, adore le voyage, et y retourne souvent. Or, cette différence en matière d’onirisme change tout dans son processus de création. On ne trouve pas vraiment d’interprétations ou d’innovations dans ses pièces japonaises, seulement une adaptation haute-couture dénotant d’un profond respect, d’une appétence et d’un certain degré de compréhension de la culture nippone.
Plusieurs kimonos voient le jour, plus légers et moins contraignants que les traditionnels. Cependant, la forme est identique ; sa connaissance du pays l’empêche de s’extraire d’une vision fidèle et sa restitution est celle, littérale, d’un Japon vécu. Sa créativité, quoique toujours sublime, est moindre, puisque cette Asie là est connue et comprise. Des citations picturales s’affichent sur les modèles, utilisant des sujets de prédilection de peinture traditionnelle, comme la nature et les iris.

Ensemble de soir collection haute-couture automne-hiver 1944, musée Yves Saint Laurent Paris, photo de Sophie Carré

Saint Laurent n’est d’ailleurs pas le premier à se fasciner pour cet art japonais. Les artistes européens du XIXe l’ont accueilli, apprécié et copié pour proposer eux-mêmes des œuvres largement inspirées des peintres japonais. Pourtant, le créateur rend lui hommage à ces hommages dans une mise en abyme créatrice en basant certaines de ses pièces sur Van Gogh, par exemple, qui lui même s’était inspiré d’Hokusai. Il transmet donc, en quelque sorte, le rêve d’un autre artiste qui avait partagé avant lui ce fantasme d’ailleurs.

C’est donc bien une pérégrination que nous propose cette exposition, une balade qui plongera le visiteur dans la tête du célèbre créateur, pour partager ses rêves d’ailleurs, ses connaissances et ses souvenirs.

Écrit par Zoé Pavlidès et Lisa Fidon

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Plus d’informations :

au

Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h (dernière entrée à 17h15). Nocturne le vendredi jusqu’à 21h (dernière entrée à 20h15). L’évacuation des salles commence 20 minutes avant la fermeture du musée. Durée de visite conseillée : 1h30.
Tarif plein : 10€ / Tarif réduit : 7€

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