Transmission/Transgression – Maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier …

Ce sont 165 œuvres que le musée Bourdelle a choisi de rassembler pour l’ouverture de sa saison 2018-2019, et non seulement celles d’Antoine Bourdelle, mais d’autres signées Auguste Rodin ou Alberto Giacometti. Elles sont ici réunies selon une composition qui, dans les pas du mentor, explore les rapports qui peuvent se nouer entre l’élève et son maître, entre l’artiste et le praticien.

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Gaston et Lucien Manuel, Bourdelle, Céline Emilian et une élève dans l’atelier impasse du Maine, vers 1920, Épreuve gélatino-argentique, 27,4 x 36,9 cm, Musée Bourdelle, Paris. Photo © Musée Bourdelle/Roger-Viollet

Transmission/Transgression : les rapports au sein de l’atelier

Né en 1861 à Montauban, Antoine Bourdelle gagne Paris en 1884, alors capitale des arts, afin d’étudier à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts. Celui qui avouait n’avoir « rien fait en classe que du dessin » quitte la prestigieuse institution dès 1886, s’opposant aux traditionnels carcans de l’enseignement de l’art. Dès lors, il continue son apprentissage au sein d’ateliers et collabore avec Auguste Rodin dont il fut le praticien de 1893 à 1908. Sa formation achevée, l’élève désireux d’émancipation devient un professeur bienveillant, un pédagogue adulé proposant un apprentissage anticonformiste et éclectique, sous le credo suivant : « le seul système, c’est de n’en pas avoir » ; c’est ici que le musée Bourdelle trouve le thème de son exposition Transmission/Transgression. Antoine Bourdelle voyait dans l’enseignement l’accompagnement de l’élève dans le développement de sa propre expression et condamnait la discipline que l’enseignement académique imposait aux artistes en devenir. Le sculpteur considérait qu’il était nécessaire de casser tous les vieux moules de l’enseignement et déclarait « l’élève c’est le modèle », permettant au musée de nous proposer aujourd’hui une exposition aussi riche que variée.

Place aux femmes : 

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Anonyme, La Chilienne (Henriette Petit), vers 1921, épreuve gelatino-argentique, 23 x 17,3 cm. Musée Bourdelle, Paris Photo © Musée Bourdelle/ Roger-Viollet

Durant sa carrière, l’atypique professeur Antoine Bourdelle sut s’entourer de femmes, et non simplement cantonnées au rôle de modèle, il leur ouvrit les portes de son atelier et de son savoir-faire. Sur les photographies présentées, le visiteur croise le regard de celle qu’il appelait « La Chilienne », Henriette Petit, la chevelure recouverte d’un linge la protégeant de cet environnement rêche, poussiéreux qu’est celui de l’atelier de sculpture ; chevelure découverte et irradiante sur une tête polychrome éponyme (une œuvre habituellement présentée dans les collections permanentes du musée Bourdelle). Place faite également à celle qui deviendra son épouse en 1918, Cléopâtre Sevastos, une artiste venue d’Athènes dont la beauté archaïque inspira au sculpteur quelques allégories de son propre travail : Femme sculpteur au travail et Femme au compas, deux bronzes datant respectivement de 1906 et 1909 qui portent à bout de bras les attributs de la Sculpture, l’une armée d’une massette et d’une pointe, l’autre d’un compas. Ces femmes en tenue de travail rappellent à la fois l’investissement physique requis par la discipline et la force féminine trop souvent exclue des milieux artistiques. Aussi, sa Femme sculpteur au repos (1905-1908), un bronze représentant Cléopâtre en tenue de travail, appuyée à un bloc de pierre sur lequel elle a dégagée son autoportrait, semble symboliser que le passage de cette jeune femme dans l’atelier de Bourdelle, autant élève que praticienne, lui aura permis de trouver sa propre voix en tant qu’artiste, suggérant également qu’à son arrivée dans l’atelier et dans la vie de Bourdelle, la sculpture soudain s’incarna. Au-delà de vanter les mérites pédagogiques d’Antoine Bourdelle, ces exemples soulignent qu’il a su incarner son siècle en ouvrant la porte de son atelier de l’impasse du Maine à des femmes, brisant une nouvelle fois quelques conventions du milieu artistique.

Le musée-atelier :

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Antoine Bourdelle (1861-1929), Femme sculpteur au travail, bronze, 1906, 68 x 54 x 38 cm Musée Bourdelle, Paris. Photo © Thomas Hennocque

Fidèle à sa vocation de musée-atelier, le musée Bourdelle nous propose un intermède didactique, dans la veine même de son exposition, enseignant à ses visiteurs la technique de la taille de la pierre par mise aux points. Ainsi, à partir de la Vierge à l’Offrande (1920), sculpture d’Antoine Bourdelle, sont restituées toutes les étapes successives de sa réalisation telle que l’exécutaient les praticiens de l’atelier de Montparnasse ; offrant également la possibilité de toucher différentes pierres et instruments. Ce module technique, accompagné d’un film, permet d’appréhender le processus de création d’une œuvre depuis le modèle en plâtre jusqu’à sa traduction en pierre ; des dispositifs tactiles et visuels qui raviront les curieux. Plus largement, Transmission/Transgression est une exposition qui plonge le visiteur dans l’atelier de l’artiste, son parcours sera rythmé par des documents aussi divers que variés, des dessins préparatoires aux photographies jusqu’aux correspondances, notamment entre Antoine Bourdelle et Auguste Rodin. Une richesse documentaire qui nous rappelle que concevoir une exposition n’est pas simplement remanier du déjà vu, mais explorer l’inconnu et se donner l’opportunité d’en apprendre davantage. Exposer c’est avant tout ex-ponere et le suffixe prend aujourd’hui tout son sens dans les salles du musée Bourdelle.

Deux trajectoires : 

En s’intéressant à Antoine Bourdelle en tant que professeur, le musée se donne la possibilité de faire entrer en ses salles des œuvres d’horizons divers. Ainsi au grand nom qu’est celui d’Auguste Rodin, dont est présentée l’Ève au rocher (1881-1882), se joignent ceux d’Otto Gutfreund, Léon Indenbaum, Bror Hjorth ou encore Mahmoud Mokhtar. Si leurs réalisations ne permettent pas de douter du pouvoir maïeutique de l’enseignement de Bourdelle, c’est probablement la dernière salle qui permet de mieux le cerner. En effet celle-ci est consacrée à la confrontation de deux des principaux élèves de Bourdelle : Germaine Richier et Alberto Giacometti. Une confrontation qui nous permet à nouveau d’explorer les notions de transmission et de transgression puisque l’un – à vous de deviner lequel – disait que l’enseignement de Bourdelle ne lui « a pas beaucoup apporté » quand l’autre se confiait en ces mots : « Tout ce que je sais, c’est Bourdelle qui me l’a appris ». Deux visions de la transmission pour deux œuvres bien distinctes qu’il vaut mieux ne pas prendre le risque de décrire pour préférer apprécier la scénographie in situ. Au vu de la qualité de l’exposition, cette dernière partie nous laisse un sentiment d’inachevé. Mais le peu d’œuvres d’Alberto Giacometti exposées s’explique par le fait que le musée Maillol présente de manière concomitante une exposition temporaire consacrée à l’artiste suisse, intitulée « Entre tradition et modernité » dont les billets sont couplés avec ceux de Transmission/Transgression.

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Léon Indenbaum (1890-1981), Portrait de Foujita, 1915, ciment, 33,5 × 19 × 24 cm Musée Despiau-Wlerick, Mont-de-Marsan. © ADAGP, Paris, 2018. Photo © Mont-de-Marsan Agglo

En résumé, Transmission/Transgression plonge ses visiteurs au cœur des processus de création et réanime les ateliers d’artistes du début du XXème siècle, mettant en lumière les rapports complexes qu’entretiennent l’élève et le maître au travers de la figure d’Antoine Bourdelle, un professeur anticonformiste qui sut faire éclore les talents qui lui succéderont. Une exposition qui livre une autre Histoire de l’Art, loin des bancs d’amphithéâtres, en plein cœur d’un havre de paix aux délicieux jardins qui à eux seuls, mériteraient le détour.

Adriana Dumielle-Chancelier

Crédits image à la une : Germaine Richier (1902-1959), Le Griffu, 1952, bronze, 89 x 98 x 85 cm Indivision Germaine Richier © Germaine Richier / ADAGP, Paris 2018 Photo Bridgeman Images

Plus d’informations : 

Exposition « Transmission / Transgression, Maîtres et élèves dans l’atelier : Rodin, Bourdelle, Giacometti, Richier au Musée Bourdelle » du 3 octobre 2018 au 3 février 2019.

Tarif de l’exposition : 8 € ; TR 6 €, Gratuit pour les moins de 18 ans, les bénéficiaires des minima sociaux ainsi que les étudiants en arts, histoire de l’art ou archéologie.

Sur présentation du billet « Transmission/Transgression » au musée Bourdelle, il est possible de bénéficier d’un tarif réduit pour découvrir l’exposition « Giacometti, entre tradition et avant-garde » au musée Maillol, et inversement.

Ouverture : Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Ouvert les 1er et 11 novembre, fermé le 25 décembre.

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