Tadao Ando. Le Défi

Dans le cadre de Japonismes 2018, sous le commissariat de Frédéric Migayrou et Yuki Yoshikawa, est présentée une grande rétrospective des travaux de l’architecte japonais Tadao Ando. Vingt-cinq ans après une première exposition consacrée à l’architecte japonais, le Centre Pompidou réitère la présentation du défi lancé par Tadao Ando. Le défi de concevoir un espace que l’on pourrait ressentir avec son corps, un espace vecteur d’émotions pour une architecture qui recréerait du sens dans l’espace public. C’est aussi le défi du dialogue avec le paysage et l’histoire.  Au travers de maquettes originales, dessins, coupes, plans, vidéos et photos, une cinquantaine de projets, allant des années 1960 à nos jours, de la petite maison urbaine au projet total de l’île Naoshima proposent des réponses au défi à relever.

Tadao Ando

Tadao Ando naît en 1941 à Osaka, au Japon. Élevé par sa grand-mère qui le laisse beaucoup livré à lui-même, il va au contact des artisans de son quartier, ce qui constituera une genèse dans sa sensibilité au matériau et la sensation qu’il est vivant. Boxeur professionnel à l’âge de dix-huit ans, il ne peut intégrer de formation universitaire en architecture, faute de moyens. Il commence alors une formation en autodidacte, fait rarissime au Japon. Il se fournit les livres universitaires, qu’il lit tous en un an, achète livres et revues chez des bouquinistes, découvre l’œuvre de Le Corbusier qui le marque profondément. Il parcourt d’abord le Japon, découvrant l’œuvre d’architectes modernes comme Kenzô Tange.

En 1965, Tadao Ando entreprend un grand voyage du Japon à l’Afrique, en passant par l’Europe pour voir et étudier ces architectures qui le fascinent. Le Corbusier décède malheureusement quelques mois avant son arrivée en France, mais il retient la force moderniste de ses projets. À Athènes, il comprend en observant le Parthénon la puissance des mathématiques pour régir un lieu, et à Rome est frappé par l’immanence de l’espace et de la lumière dans le Panthéon. En se formant seul, une partie de la théorie lui échappe. Mais il comprend que pour saisir l’essence de l’architecture, il faut en faire l’expérience et s’en souvenir avec son corps. En 1969, il ouvre son agence d’architecture et commence par de petites réalisations à Osaka. Aujourd’hui lauréat de la médaille Alvar Aalto, du Pritzker Price, il réalise des projets d’envergure à l’international.

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Portrait Tadao Ando © Photo : Kazumi Kurigami

La scénographie, conçue par Tadao Ando et son agence reprend certains principes de son architecture, même si la présentation relativement dense des projets ne rejoint pas l’épurement de ses réalisations. La déambulation commence par un couloir étroit, puis s’ouvre sur un espace carré, scandé de poteaux et occupé par un oval; les sources de lumière et vues sur l’extérieur sont soigneusement filtrées. La géométrie met en dialogue quatre sections, liées les unes aux autres et révèle la grande cohérence au sein des différents projets.

Formes primitives de l’espace

À l’entrée de l’exposition, le visiteur est accueilli par deux grandes photographies, représentant pour l’une l’Église de la Lumière, pour l’autre l’Espace de méditation de l’UNESCO à Paris. Ce qui frappe, c’est la simplicité et la pureté des formes, dessinées avec du béton et de la lumière. Fruit de la rencontre entre une réflexion sur le modernisme occidental, les avant- gardes artistiques comme Guntai et une tradition culturelle japonaise, ces architectures sont composées de formes géométriques simples et primitives telles que le carré, le rectangle, le cercle. Elles parlent à l’intellect et aux sens, en lien avec la notion japonaise de « shintai », le corps et l’esprit. La géométrie produit une cohérence, une harmonie perceptible, comme dans les ouvrages de la Renaissance occidentale. Ces formes permettent de minimiser la paroi, d’accueillir et d’abstraire un élément naturel essentiel, la lumière.

La maison Azuma est ainsi composée de quatre pièces de volumes rectangulaires et simples, réunies autour d’une cour centrale. C’est donc le vide qui est mis en valeur, rejoignant la notion japonaise de « ma », ce qui signifie à la fois l’intervalle, la durée et la frontière, permettant d’expérimenter le temps.

Ce travail des formes est particulièrement prégnant dans le projet de l’Église de la Lumière, réalisée entre 1988-89 à Osaka, dont la très belle maquette en béton, don de l’architecte au Centre Pompidou il y a plusieurs années, est présentée. Sur le mur du fond, l’architecte a ménagé une découpe en forme de croix latine par laquelle pénètre la lumière, faisant se réunir le symbole du divin et la lumière. Réunissant la tradition de la perspective et symbolique occidentale et l’esprit shintoïste, le divin devient une émanation de la nature.

L’urbain au défi

Dans les années 70, la ville japonaise est perçue assez négativement par plusieurs architectes de l’archipel, dont Tadao Ando. En effet, suite à l’industrialisation du pays dans les années 1960, la population urbaine augmente fortement. L’urbanisation se fait à vitesse effrénée, et en l’absence de contraintes, elle est faite de tissus juxtaposés et discontinus. En exergue de cette section, une citation d’Ando, parue dans une revue en 1974 atteste de cet état d’esprit :

« Si je me suis attribué le surnom de « guérillero », ce n’était pas pour lutter contre les principes architecturaux du modernisme. Ce à quoi je voulais me mesurer, c’était la ville, pleine de contradictions et qui ne pouvait être gouvernée par les théories transparentes du modernisme; ce que je voulais créer, c’était un espace irrationnel, rempli d’une vitalité mise à nu ».

Réalisée en 1975-1976, la maison Azuma à Sumiyoshi est manifeste de cette réflexion sur la nécessité d’un espace qui protège de la ville. La maison est ainsi fermée sur les bords de la parcelle, ouverte sur une cour centrale qui donne l’essentiel de l’éclairage de l’habitat. Contre le bruit, l’agitation et la discontinuité, un espace calme, aux formes douces où expérimenter l’air, le chaud, le froid pour passer d’une pièce à l’autre est proposé.

Cependant, le repli et la protection sont loin d’être les seules propositions d’Ando face au défi urbain. Les bâtiments publics sont l’occasion de d’établir des passages entre les différentes parties de la ville, de lui redonner une continuité, un caractère public à même de provoquer le sentiment d’occuper l’espace-temps. Ainsi, dans le centre de Kyoto, en mettant l’entrée du centre commercial Time’s I (1983-1984, puis Time’s II en 1990-1991) au niveau de la rivière, il invite le visiteur à prendre conscience de cette continuité entre les éléments de la ville et les éléments naturels, à ressentir le fil de l’eau, métaphoriquement image du temps.

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Maquette de la Maison Azuma à Sumiyoshi, 1976 Model of Row House, Sumiyoshi – Azuma House © Centre Pompidou, Mnam/Cci Photo : Georges Meguerditchian/Dist. RMN-GP

Genèses du paysage

Corollaire de la ville, le paysage naturel donne l’occasion d’une communion encore plus importante entre les éléments naturels et l’architecture. En plus de la lumière, la végétation et l’eau sont également très présentes, en témoigne par exemple le Musée d’Art Moderne de Forth Worth, réalisé en 2002, où eau et architecture dialoguent.

En s’intégrant dans un contexte spécifique, l’architecture permet de souligner la particularité du site, son histoire sociale et culturelle. À Osaka, entre 1990 et 1994, il réalise le Musée historique de Chikatsu-Asuka dans un paysage sculpté par le temps, puisqu’il se trouve à proximité de kofun, tumuli funéraires édifiés entre le IIIème et le VIIème siècle. Le projet est jalonné d’escaliers, rappel de la hauteur de ces tumuli, et invitation à l’exploration des alentours. Cette déambulation évoque aussi le parcours favorable à la spiritualité qu’on trouve dans plusieurs édifices japonais, en particulier les sanctuaires shintô.

Mais le projet paysager le plus impressionnant de Tadao Ando est sans doute l’île de Naoshima, en projet depuis 25ans et auquel un grand espace est consacré au sein de l’exposition. Alors qu’il s’agit d’une île isolée, au paysage dévasté par les activités industrielles et métallurgiques, l’architecte accepte le défit d’en faire un lieu culturel valorisant la nature. Sans plan directeur, il construit pendant vingt-cinq ans plusieurs bâtiments, dont le Musée d’Art de Chichu entre 2000 et 2004, afin de donner à l’ensemble une dimension organique. Pour les constructions, Tadao Ando fait le choix d’enterrer l’architecture et de suivre la topographie naturelle afin de révéler les particularités du site et de permettre à la nature de se revitaliser.

Dialogue avec l’histoire

À partir des années 1990, Tadao Ando se voit offrir la possibilité de travailler directement sur des bâtiments historiques. Marqué par la force des monument anciens et soucieux de respecter leur essence culturelle, la mémoire qu’ils portent, leur sens dans l’espace public, il adopte un parti pris de rénovation inédit. Ses interventions très respectueuses de l’aspect extérieur des bâtiments consistent en des ajouts internes qui restent radicalement minimalistes. Son architecture abstraite et épurée appuie l’historicité des bâtiments. L’exposition permet de découvrir le projet de la Fabrica à Trévise, réaménagée entre 1992 et 2000 pour accueillir des lieux de formation, à la demande du groupe Benetton. Pour respecter le bâti existant, l’architecte fait le choix, comme pour le paysage, d’un bâtiment enterré, conçu autour d’une cour ovale comme source de lumière.

De 2006 à 2009, il réhabilite la Pointe de la Douane à Venise, bâtiment du XVIIe siècle, pour en faire un musée d’art contemporain abritant une partie de la collection de François Pinault. De l’extérieur, rien n’est visible. Mais la maquette du projet et la grande maquette de Venise permettent de voir que la toiture a été percée et qu’un cube de béton a été installé au centre, contrastant avec l’architecture ancienne et donnant à voir le passage du temps.

La même démarche est appliquée au projet en cours de réalisation de la Bourse de Commerce, également destinée à présenter des œuvres de la collection Pinault. Suivant la forme du bâtiment initial, Tadao Ando inclut à l’intérieur une grande rotonde de béton. L’homogénéité du matériau souligne la richesse des éléments qui composent la Bourse du Commerce; sa hauteur lisse mesure l’ampleur de cet espace. La rotondité invite à la déambulation et à la prise de conscience avec son corps. La maquette reproduit d’ailleurs des œuvres de Richard Serra, artiste dans la mouvance post-minimaliste qui s’est intéressé à la perception de l’espace par le corps, à la qualité intrinsèque du matériau, à la sensation de monumentalité.

L’exposition donne peu de détails et d’explications sur chacun des projets, valorisant une vision d’ensemble. Pourtant il semble à la visite de l’exposition que ces espaces peuvent être sentis et compris. Tout comme Tadao Ando s’est formé seul, le visiteur est invité à observer, réfléchir, comprendre par lui-même, et dans une rêverie, imaginer. En attendant l’achèvement de la Bourse de Commerce pour expérimenter à Paris ce dialogue entre histoire et contemporain, art et architecture, vous avez jusqu’au 31 décembre pour découvrir les nombreux projets et explorer les réponses au défi du maître !

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