Edmond (2019) Avant-première

Avis à tous les inconditionnels de Cyrano de Bergerac ! En 2016, au théâtre du Palais-Royal, Edmond Rostand et Jean Coquelin revenaient sur scène dans la pièce Edmond d’Alexis Michalik qui obtint 5 Molières en 2017(voir notre article ici). La pièce, voulant retracer la création d’un emblème de la littérature française, Cyrano de Bergerac avait su conquérir le cœur du public. Vous n’avez malheureusement pas pu assister à une des représentations ? Ou vous voudriez simplement prolonger le plaisir ? Rassurez-vous, Alexis Michalik vient de porter au cinéma sa pièce Edmond qui sortira en janvier 2019. Et fidèle à lui-même, Florilèges vous présente son ressenti à la sortie de l’avant-première le 20 septembre 2018 à Auxerre en présence du réalisateur et des deux acteurs principaux.

Biographie 

Avant d’en venir à l’œuvre, si vous le voulez bien, avançons de manière méthodique. Alexis Michalik a débuté sur les planches comme comédien dans Roméo et Juliette d’Irina Brook. Le porteur d’histoire, sa première pièce en tant qu’auteur est un succès inattendu de 1500 représentations. Il s’est également essayé au cinéma en tant qu’acteur avec La banda Picasso de Fernando Colombo. Nous le retrouvons aujourd’hui en tant qu’acteur et réalisateur de son premier long-métrage Edmond.

L’histoire d’une création

Faudrait-il voir un parallèle entre Alexis Michalik et Georges Feydeau tous les deux auteurs à succès ? Dans le film, c’est en effet le réalisateur qui tient le rôle de l’arrogant dramaturge. Son premier long-métrage s’inspire de l’expérience menée avec Shakespeare in love (1998) de John Madden mais avec ici inversion du procédé, on part du théâtre vers le cinéma. Edmond est d’abord la pièce de septembre 2016 si primée aux Molières 2016, le film suivra un an et demi plus tard. Ce qui l’amène à réaliser son objectif, malgré le succès de la pièce, son intention première étant d’en réaliser un film.

Le périple d’un film qui était une pièce

Les jeux de miroir sont infinis, une pièce de théâtre écrite par un jeune auteur remportant un succès tel qu’il peut enfin réaliser son rêve ; en faire un film, chose avant impossible par manque de financement. Cela n’est pas sans rappeler le sujet même d’Edmond, un dramaturge de 29 ans qui tente de monter une pièce en quelques mois sur fond de poursuite avant ses créanciers.

Le texte, entre la pièce et le film, est à quelques répliques-près le même. Pour gagner en rythme, le cinéma montre ce que la pièce expliquait par le dialogue comme par exemple la scène où Honoré amène Edmond à sa bibliothèque, ce qui permet au réalisateur de montrer la culture du personnage.

Autre changement notable, la scène au couvent représente une plongée dans l’histoire : on quitte le cadre de la représentation de la première de Cyrano pour rentrer dans un instant de la vie du personnage. C’est une immersion dans le récit. La visée est d’amener à un sentiment à part, celui de l’oubli du lieu où l’on se trouve, les cadres s’effacent. C’est également le moyen de rendre hommage au cinéma et de réconcilier deux arts trop souvent vus comme des adversaires.

Quel peut-être le devenir d’un artiste après la création d’un chef-d’œuvre ? C’est la problématique qui a touché Edmond Rostand après son triomphe. Sans extrapoler, faudrait-il voir une mise en abyme du cas d’Alexis Michalik ? Or, on notera une très forte volonté de ne pas se constituer prisonnier volontaire, de fait, il a repris sa plume rapidement pour composer Intra Muros. Il se peut également que le jeune metteur en scène s’essaie au roman.

Des acteurs triés sur le volet

Pour le rôle principal, le réalisateur a appliqué une sélection drastique. Pour être retenu, il fallait arriver à mémoriser 40 pages en deux semaines ! De plus, l’interprète d’Edmond Rostand devait également apprendre à imiter une graphie du XIXe siècle.

Concernant les autres acteurs, Michalik a voulu renouer avec l’esprit d’une troupe de théâtre, il a donc rassemblé des acteurs d’horizons très divers, du théâtre de boulevard à l’image d’Olivier Lejeune en passant par le cinéma populaire et on peut, l’âme en peine, regretter l’absence des comédiens de la pièce originale, seul le personnage d’Honoré (Jean-Michel Martial) est présent dans les deux. On peut s’interroger sur le lien que les acteurs peuvent entretenir avec le travail de leurs confrères réalisés sur la pièce. Justement les acteurs ont été conviés à une représentation théâtrale pour s’imprégner du rythme donnée à celle-ci, de manière à le retranscrire dans le film.

Quant à la question des personnages, le réalisateur et l’acteur d’Edmond, le jeune Thomas Solivérès, ont selon leurs dires, fait des recherches par la lecture de biographies. Thomas Solivérès a cherché à incarner le dramaturge, notamment par le travail de graphie. Edmond Rostand est présenté comme un jeune homme de 29 ans pétri d’angoisse, ce qu’il était. Mais peut-on aller jusqu’à parler d’un biopic ? Nous allons y revenir, attardons-nous d’abord sur le traitement des autres personnages. Certains d’entre eux ont réellement existé, comme l’actrice Sarah Bernhardt, dont le jeune cinéaste affirme être resté « fidèle à son tempérament ». D’autres servent l’intrigue et le déroulé du film à l’image de Léonard Valmi, d’Honoré ou encore des Corses permettant de donner un rythme et également de toucher à divers registres tel que le comique, la fable et la tragédie romantique. Autant d’horizons nouveaux dans le but d’ouvrir à toutes les sensibilités. Léonard Valmi, figure contemporaine de l’ami sympathique, parfait opposé d’Edmond, permet la mise en place d’un reflet du couple de Christophe et de Cyrano (encore un effet d’écho). L’Histoire est intentionnellement détournée pour mettre en avant la figure du triangle amoureux et devient le socle d’une création originale qui n’est plus, comme on pourrait le croire, l’histoire de la création de Cyrano.

Or Edmond est un personnage historique donc avec certaines contraintes biographiques, comme le fait qu’il était marié.

L’histoire d’amour étant impossible, la création de nouveaux personnages devient nécessaire pour délivrer une réflexion sur la question du désir et de la création artistique. Le film ne rend certes pas hommage à Rosemonde, son épouse, la poétesse qui a énormément aidé Rostand dans ses créations. Son caractère réel serait à retrouver dans la symbiose de Jeanne et de Rosemonde telle qu’elle nous est présentée dans le film.

Une immersion au XIXe ?

Le choix de la réalisation s’est porté sur un contexte particulier correspondant au chant du cygne du théâtre du moins, c’est ainsi qu’il fut perçu à l’époque de la fin du XIXe avec l’apparition du cinéma. Ce nouvel art va profondément bouleverser le théâtre, c’est la fin des représentations avec 100 acteurs sur scène. Malgré cela, Edmond Rostand essaie encore de créer une pièce en vers, dans la lignée du théâtre de Musset considéré alors comme daté. Cependant, il parvient à créer un chef-d’œuvre, le chef-d’œuvre par excellence alors que personne n’y croyait. Malheureusement, le succès marque la fin de l’artiste qui, plus jamais, ne pourra faire quelque chose de comparable. L’homme d’une seule pièce, voilà le souvenir qu’il a laissé, un auteur dépassé par le sujet de sa création, Cyrano de Bergerac maintenant connu de tous.

Dès les premières minutes, le spectateur est happé, arraché de son époque pour être projeté par un court récapitulatif historique en décembre 1897. Arriverait-on enfin à classer ce film ? Un film d’époque ? Si l’on se réfère à l’aspect iconographique, tout particulièrement aux costumes, aux gestes et aux décors, tout y est.

La pièce de Cyrano de Bergerac, à l’instar de toute œuvre d’art, ne peut être comprise et appréciée en-dehors de son contexte de création. Cet impératif a été étudié par le réalisateur du film qui nous dépeint le milieu artistique de la fin du siècle par de discrètes allusions comme la présence de Tchekhov ou encore de Feydeau.

Paris est devenue tchèque !

Comment faire pour recréer le Paris du XIXe ? De nombreux films historiques ont trouvé la réponse en allant tourner à Prague dans la capitale de la République Tchèque. Notre foule de Parisiens ne sont que des figurants tchèques. Pour assurer la présence des monuments emblématiques de Paris, à l’image de la Tour Eiffel, l’usage d’effets spéciaux modérés est de rigueur, le but étant de récréer une atmosphère et non une super production.

Mais les enjeux sont autres, nous pouvons y sentir un caractère intimiste. Centrés sur un personnage particulier avec ses tourments et ses doutes, ils nous sont transmis par la présence de longs plans sur le personnage et d’un effet de flottement de la caméra similaire à l’état du personnage.

Peut-on néanmoins se laisser tromper par cette façade travaillée ? Edmond n’est pas un un film historique et surtout pas un biopic de l’écrivain du XIXe siècle. Certes, à un premier visionnage, disons un peu naïf, le spectateur se laisse allègrement piéger. Et pour cause, le souhait de Michalik s’apparente plus à celui du romancier, de l’artiste que celui de l’historien ou du biographe. Si, à la sortie de la séance, on se renseigne sur les faits historiques, les incohérences sont flagrantes. Faire résonner le Boléro de Ravel alors qu’il ne fut écrit qu’en 1928 soit 10 ans après la mort d’Edmond Rostand paraît encore une erreur pardonnable. Mais quand on apprend que le dramaturge s’intéressait à la personne de Cyrano depuis le lycée, qu’il connaissait Constant Coquelin avant de mettre en scène la pièce par son amitié avec le fils aîné, que la pièce de Cyrano était déjà écrite de longue date quand elle fut proposée à Coquelin qui n’aurait jamais accepté de jouer une pièce qui n’aurait pas été encore écrite, que les descendants de la famille Coquelin n’ont pas été contactés par le réalisateur, alors que celui-ci affirme avoir fait des recherches fournies sauf qu’il ignorait leur existence et reste très vague au sujet de ses sources, cela jette un froid.

Ce film est un bon moyen pour se replonger dans ses cours de philosophie. Des interrogations essentielles nous frappent, notamment à propos du rapport de l’artiste (du cinéaste ?) à la Vérité, sur les sources et sur ses liens à un individu ayant réellement existé.

Un Hommage à Cyrano de Bergerac

Une autre interprétation est possible, au lieu de passer 4 heures à se torturer sur ces problèmes, on peut aborder Edmond sous l’angle de Cyrano de Bergerac. Peut-être qu’au-delà de toutes recherches historiques de la part d’Alexis Michalik, son film doit être perçu comme une manière de rendre hommage à un monument du théâtre français. Il n’y a qu’à regarder la salle ou plus précisément votre voisin qui, à chaque réplique extraite de Cyrano ne peut s’empêcher de murmurer du bout des lèvres ces fameux vers. Le générique de fin le confirme, c’est une rétrospective des plus grandes mises en scène et interprétations. La force et la beauté d’Edmond repose en ceci : Cyrano de Bergerac est une oeuvre qui a su traverser les siècles, passant de générations en générations en apportant dans son sillage l’émerveillent et le panache de l’esprit littéraire !

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Avant première et rencontre avec Alexis Michalik, Thomas Solivérès et Lucie Boujenah.

Références :

Contact avec les descendants Coquelin

Philippe Lançon, Article Libération

http://www.cyranodebergerac.fr/

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