Dorothea Lange, Politiques du visible

Dorothea Lange (1895-1966) est l’une des rare femmes photographes a avoir été reconnue de son vivant. En Europe nous la connaissons mal et en général seulement pour son travail durant la Grande Dépression. Quelques unes de ses images comme la Migrant Mother sont devenues iconiques, mais le reste de sa vaste œuvre nous est largement inconnu. C’est ce à quoi l’exposition présentée au Jeu de Paume jusqu’au 27 janvier entend remédier en nous présentant une large partie de son travail, notamment des séries n’ayant jamais été exposées en France. On y découvre son travail de commande qui raconte l’histoire des États Unis au XXeme siècle et son regard qui met en accusation la société, d’une façon toujours pertinente aujourd’hui.

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White Angel Breadline, San Francisco, 1933, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

L’exposition présente en cinq sections la majeure partie de la carrière de la photographe. La première partie qui ouvre l’exposition se concentre sur les années 1932-1934, alors que la Grande Dépression fait rage. Lange décide de quitter son activité de photographe de portraits qu’elle ne juge plus pertinente, pour descendre dans la rue photographier les manifestations et les personnes sans abri. Ses images deviennent rapidement emblématique des effets de la crise en milieu urbain et attire l’attention de l’économiste Paul Schuster Taylor qui se sert de ses images pour illustrer ses articles dans des revues progressistes. On y lit l’empathie qu’elle ressent pour ses sujets mais aussi la distance dont elle fait preuve, se définissant comme libérale et humaniste elle ne prend pas part aux manifestations mais cherche avant tout à redonner de la dignité à ces gens grâce à ses images.

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Ancienne esclave à la longue mémoire, Alabama, 1938, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

La seconde partie occupe les deux tiers de l’exposition et retrace le parcours de la photographe durant les années 1935-1941 alors qu’elle sillonne les États-Unis au cœur de la Grande Dépression, d’abord au côté de Taylor puis pour le compte de la Farm Security Administration (FSA). Son travail rend d’abord compte de la détresse des travailleurs agricoles migrant pour tenter de survivre, puis des effets du programme du New Deal sur cette pauvreté. La plupart des images sont accompagnées de longues légendes voulues par Dorothea Lange qui prenait le temps d’interroger ses sujets, nous permettant de comprendre de l’intérieur cette époque. La photographe y dénonce aussi le racisme qui, exacerbé par la crise, ne fut absolument pas combattu par Roosevelt.

Bien sûr, un focus est consacré à la célébrissime Migrant Mother devenue depuis un symbole de cette Crise. On peut y voir plusieurs images de cette même famille, prises au même moment, qui nous renseignent sur la façon de travailler de Lange. En effet on comprend comment celle ci prend le temps de s’approcher de ses sujets et d’effectuer plusieurs cadrages avant d’obtenir l’image qu’elle recherche.

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Migrant Mother, Nipomo, California, 1936, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor
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Unemployed lumber worker goes with his wife to the bean harvest. Note social security number tattooed on his arm. Oregon, 1939, Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Par la suite, Dorothea Lange, revenue en Californie au début des années 1940, s’est intéressée aux effets d’une nouvelle vague de migration, parfois surnommée « la seconde ruée vers l’or ». Celle-ci dû à l’explosion des chantiers navals dans la baie de San Francisco et à l’organisation de la défense militaire qui se met à embaucher massivement une main d’œuvre non qualifiée. La population de la ville augmente de 53 % en trois ans et Lange photographie pour le magazine Fortune cette nouvelle population d’anciens ouvriers agricoles dans toute sa diversité, ses conditions de vie mais aussi dans son isolement. Comme toujours elle cherche par ses images à montrer leur dignité mais elle s’intéresse aussi au nouveau statut de la femme devenue ouvrière industrielle.

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Shipyard Worker, Richmond California, Vers 1943, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor
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Manzanar Relocation Center, Manzanar, California, 1942, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

La quatrième section de l’exposition est dédié à un sujet très peu connu en France : l’internement des citoyens américains d’ascendance japonaise en 1942. En effet après le bombardement de Pearl Harbor le gouvernement américain a ordonné l’internement de 110 000 américains d’origine japonaise de trois générations dans des camps de concentrations pendant dix-huit mois. Lange ainsi que d’autres y sont mandatés par le gouvernement pour documenter cet épisode et en donner une image positive d’harmonie en en effaçant l’aspect militaire. Mais, comme pour le reste de ses commandes, Lange fut très sensible au sort de ces populations et les photographia avec beaucoup d’empathie, trop aux yeux du gouvernement américain qui censura les images jusqu’en 2006.

Enfin la cinquième et dernière partie est consacrée à un travail effectué par Lange aux côtés de Martin Pulich, avocat commis d’office. En effet c’est dans les années 1950 que les État Unis se sont enfin penchés sur la mise en application du concept de justice pour tous. Par le biais d’avocats commis d’office, ils donnèrent accès à une aide juridictionnelle aux personnes en ayant besoin dans les affaires judiciaires. Envoyée par le magazine Life Lange eu accès à l’intérieur des cellules de prisons et au tribunal pendant plus d’un an, rendant compte des différents aspect du travail de l’avocat et de l’ambiance de ces lieux. Mais son travail met aussi en exergue, comme toujours, les préjugés raciaux omniprésents à l’époque dans la région de San Francisco.

En somme cette exposition en plus de nous faire découvrir le travail remarquable de Dorothea Lange nous éclaire sur une large part de l’histoire sociétale des états-unis au XXème siècle. On peut cependant regretter que les trois dernières sections, dont les sujets sont si méconnus, soit peut développés en comparaison de son travail, plus connu, sur la grande Dépression. Mais elle nous montre également à quel point certaines problématiques traités par Lange au milieu du siècle dernier sont encore terriblement actuelles.

Dorothea Lange, Politiques du visible, Jeu de Paume (M° Concorde) jusqu’au 27 janvier, du mardi au dimanche, gratuit les derniers mardis du mois pour les -26ans.

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Toward Los Angeles, California, 1937, Dorothea Lange
© The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California

Credits image à la une : Migrant Mother, Nipomo, California, 1936, Dorothea Lange © The Dorothea Lange Collection, the Oakland Museum of California, City of Oakland. Gift of Paul S. Taylor

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