Comment filmer la Révolution ? Rencontre avec le réalisateur d’Un peuple et son roi

Un peuple et son roi est un film historique français réalisé par Pierre Schoeller et en salles depuis le 26 septembre 2018. Tantôt acclamé par la presse (Le Monde…) ou critiqué pour sa vision de la Révolution française (Le Figaro, Huffington Post…), Un peuple et son roi a suscité de nombreux commentaires. Avec un budget important et des acteurs reconnus, comme Gaspard Ulliel ou Adèle Haenel pour ne citer que les personnages principaux, il propose sa vision des débuts de la Révolution de 1789 à janvier 1793 soit la naissance d’une république.

Nous vous proposons dans un premier temps l’avis d’un rédacteur plutôt mitigé quant au traitement du sujet, puis la retranscription de la conférence donnée par Pierre Schoeller à l’université Paris-Diderot le 22 octobre 2018. Invité par les chercheurs du centre de recherche sur les imaginaires de la Révolution (IMAREV), Pierre Schoeller a tenté de définir sa vision de la Révolution et la manière dont il a voulu filmer cet événement historique fondateur pour la France, qui anime toujours le débat politique actuel.

Même si on ne peut pas spoiler l’Histoire, cet article est garanti 100% sans spoiler pour les personnages fictifs.

L’avis d’un rédacteur : « Un peuple et son roi, sept ans pour rien »

Pierre Schoeller a pris sept ans après la sortie de son film L’exercice de l’Etat (2011) pour travailler à la réalisation du film Un peuple et son Roi.

Le film se veut une œuvre historique décrivant la Révolution vue du côté du peuple le plus acquis à sa cause – en faisant des clins d’œil au présent. Même si le concept de départ est prometteur, le film ne parvient pas à son but. Les acteurs sont pourtant de qualité notamment Laurent Lafitte incarnant avec beaucoup de talent un Louis XVI fascinant d’ambiguïtés.

L’histoire commence quelques jours avant la prise de la Bastille et se termine lors de l’exécution du Roi. Elle met en scène la partie du peuple de Paris la plus fervente défenseure de la Révolution face aux nouvelles élites révolutionnaires, au fil des événements mêlant ambitions et déceptions inhérentes aux idéaux de la période. Le film se veut vu à hauteur d’Homme, trouant le dos aux films précédents mettant en scène une Révolution vue par à travers les yeux de ses élites.

S’enchaînent les scènes en rapport avec des événements ponctuant la Révolution entremêlées de moments d’intimités ou de pure banalité de la vie des personnages. Les différents personnages sont issus des meilleurs acteurs du cinéma français comme Olivier Gourmet (l’Oncle), Noémie Lvovski (Solange) ou Gaspard Ulliel (Basile). Malgré cet excellent casting, le film ne décolle pas. Le renfort du Who’s who du cinéma français incarnant avec talent les principaux protagonistes de la Révolution comme Louis Garrel pour Robespierre n’est d’aucun secours.

Même si l’idée de base était encourageante, le film n’arrive pas au résultat escompté. Le but était certainement de s’approcher de ce qui a fait le succès du film L’exercice de l’Etat, la grande profondeur des personnages. Dommage !

A.C

 

Rencontre avec Pierre Schoeller, le 22 octobre 2018

Dans le cadre des rencontres organisées par le centre de recherches sur la Révolution de l’université Paris-Diderot (IMAREV), le réalisateur Pierre Schoeller est venu présenter son film, Un peuple et son roiLa rencontre posait la question suivante : Comment filmer la Révolution aujourd’hui ?

Comment filmer la Révolution aujourd’hui ?

Pierre Schoeller est le réalisateur d’une trilogie versaillaise, selon son expression, avec Versailles (2008) et L’Exercice de l’Etat (2011). Il considère qu’Un peuple et son roi clôt cette trilogie bien que le contexte soit tout autre. Ses trois films veulent interroger la relation du peuple vis-à-vis du pouvoir en place, et de ce que nous avons fait du roi dans notre société démocratique.

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Comme la critique précédente a pu le rappeler, Un peuple et son roi est le fruit de sept ans de travail pour Pierre Schoeller. Il s’agit d’un travail considérable quant on sait que les deux autres films de sa trilogie lui ont chacun pris deux années. Ce temps de préparation s’explique notamment par le fait qu’il ne connaissait que très peu la période de la Révolution française et était au départ uniquement attiré par la Terreur de 1793.

Pierre Schoeller, Adèle Haenel et Gaspard Ulliel
Pierre Schoeller avec Adèle Haenel et Gaspard Ulliel ©IMDb

Bien que Pierre Schoeller précise immédiatement qu’il n’a jamais été militant ni appartenu à aucun parti politique, sa vision de la Révolution pose la question d’un film politique, voir politisé.

Un film politique, politisé ?

Cela est visible dans la grande majorité des critiques publiées sur le film qui l’envisagent presque toujours d’un point de vue politique, et marqué à gauche. Dans le Huffington Post, l’historien Claude Quétel va jusqu’à comparer certaines scènes d’Un peuple et son roi avec le cinéma soviétique de l’URSS.

Pierre Schoeller regrette que son film soit ainsi politisé, alors qu’il assure que ce n’était pas son intention.

Le travail avec les historiens

Rapidement Pierre Schoeller entend éclairer son propos, pour lui « ce n’est pas la révolution bourgeoise de quelques personnes » mais celle d’hommes et de femmes que l’Histoire a oublié, et qu’il veut montrer dans son film.

Cette affirmation peut sembler surprenante de prime abord car la liste des personnages historiques présents dans le film est longue : Louis XVI, Robespierre, Marat, Danton…. Mais il apparaît en effet, que certaines grandes figures sont absentes. P. Schoeller parle ainsi d’Olympe de Gouges qu’il a sciemment écartée du scénario, pour mettre en avant des citoyennes anonymes afin de montrer que les femmes étaient très présentes, et pas uniquement réduites à quelques figures connues.

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Reconstitution de la salle du Manège ©IMDb

Cela a été rendu possible grâce au travail important réalisé avec des historiens de la Révolution. Leur présence dans la genèse du film est soulignée dans le générique d’un Peuple et son roi, où ils apparaissent tous de Jules Michelet à Arlette Farge, car le réalisateur considère que le scénario n’aurait pas pu être écrit sans eux.

Il souligne le très bon accueil qui lui a été réservé parmi les chercheurs, qui n’ont pas rejeté sa position de réalisateur et son idée de faire un film sur les débuts de la Révolution en seulement deux petites heures.

Certains historiens, comme Sophie Wahnich, sont notamment venus sur le plateau, et ont pu rencontrer les acteurs principaux, les seconds rôles, les techniciens… Le seul livre distribué aux comédiens était celui d’Eric Hazan qui consiste, pour Pierre Schoeller, en une bonne introduction à la Révolution française.

 

 

En plus du travail avec les historiens, le réalisateur a également mené des recherches, sur Gallica notamment, mais aussi dans des fichiers de l’Assemblée nationale.

Il voulait par dessus tout éviter la vision romanesque de la Révolution proposée dès le XIXe siècle.

Le travail de recherches et le scénario se sont ensuite heurtés à la réalité de la réalisation. Ainsi, certaines scènes voulues par Schoeller n’ont pas pu voir le jour. C’est le cas du bal donné sur les ruines de la Bastille en 1790, ou la fête de la Fédération, car le budget n’y était pas.

Traiter de la figure du Roi

Faire un film sur la Révolution, et surtout sur les débuts de la Révolution, sous-entend le traitement d’une figure essentielle : celle deLouis XVI.

Pierre Schoeller le précise immédiatement, il n’apprécie pas Louis XVI et n’a aucun intérêt pour Marie-Antoinette. Pour autant, il a voulu montrer le roi comme une personne lucide et a choisit quelqu’un de jeune pour l’incarner. C’est cette même lucidité qu’il a demandé à Laurent Laffitte pour jouer le roi. Comme Robespierre, il ne voulait pas s’attarder sur sa psychologie, et souhaitait le raconter en quelques scènes fortes.

Le roi Louis XVI interprété par Laurent Lafitte
Louis XVI (Laurent Lafitte) quittant Versailles pour Paris ©IMDb

Parmi elles, celle du cauchemar du roi, que beaucoup de critiques ont trouvée exubérantes voire grand-guignolesques, est issue de ses recherches historiques. Elle est en effet une adaptation d’un pamphlet de royalistes, dans lequel Louis XVI apparaît jugé par ses aïeux. Pour lui, bien que cette scène étonne, elle est proche de la réalité de la Révolution où les chansons, les affiches, le théâtre avaient une place importante.

Enfin, concernant la figure du roi, Pierre Schoeller n’aurait peut-être qu’un regret : celui de n’avoir pas montré le texte du roi qu’il laisse en s’enfuyant des Tuileries.

Comment faire un film historique avec des figures ayant existé ?

Pierre Schoeller a dû filmer de nombreuses figures historiques. Il a eu le sentiment « de ne pas pouvoir les trahir ». Les textes n’ont pas été changés, il n’y a eu aucune réécriture des discours prononcés par les personnages existants. De plus, P. Schoeller précise n’avoir jamais utilisé la figuration numérique et avoir toujours fait appel à de véritables figurants.

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Marat (Denis Lavant) et Saint-Just (Niels Schneider) ©IMDb

Concernant le reste de la population, un auditeur demande alors : « pourquoi avoir fait le choix d’acteurs très connus pour incarner des inconnus de la Révolution ? »

Pierre Schoeller répond qu’il n’aurait pas trouvé cela très « progressiste » de mettre des acteurs célèbres pour les personnages historiques comme Marat ou Louis XVI, et des anonymes pour le peuple.

S’il n’est pas sûr d’avoir réalisé le film qu’il voulait faire, il trouve certains moments historiques forts, comme les débats dans la salle du Manège, proches de la réalité.

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Marat (Denis Lavant) à la tribune ©IMDb

Pour autant, faire un film historiquement parfait n’était pas l’objectif de Pierre Schoeller. Il a placé de nombreux symboliques, « des visions », des « points de fuite » comme il le précise. Si plusieurs spécialistes ont critiqué cette vision de l’Histoire, comme Jean-Clément Martin, Pierre Schoeller l’explique en disant que tout le monde a son propre film intérieur sur la Révolution, surtout les chercheurs qui travaillent dessus depuis des années, et qu’il ne pouvait pas contenter tout le monde.

 

Pierre Schoeller conclut la rencontre par une comparaison entre son film et un opéra. Si le réalisateur déplore les nombreux malentendus autour du film (esthétique « soviétique », coûts de fabrication, casting trop connu…), il n’en reste qu’il dit s’être pris de passion pour son sujet, et a voulu montrer une chose qui lui importait : « la Révolution n’est pas morte. »

Célia Bellache


Un peuple et son roi de Pierre Schoeller sorti le 26 septembre 2018 avec Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet. Distribué par Studio Canal. Durée 2h01mn


Ressource supplémentaire

Site du centre de recherches sur les imaginaires de la Révolution française : http://seebacher.lac.univ-paris-diderot.fr/content/imarev-18-21#

 

 

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