Migrations et refuges au Paléolithique égyptien

Le 15 novembre dernier, la chercheuse Alice Leplongeon donnait au sein de l’École du Louvre une conférence intitulée « La vallée du Nil au Paléolithique : refuge environnemental ou couloir de migration ? ». Cet événement a eu lieu en partenariat avec la réunion annuelle de l’association Archéo-Nil, dédiée à l’étude de l’Égypte préhistorique. Diplômée de l’École du Louvre, Alice Leplongeon est Docteure du Museum National d’Histoire Naturelle et a effectué des postdoctorats aux Universités de Jérusalem et de Cambridge. Elle est actuellement chercheuse en postdoctorat à l’Institut d’Études Avancées de l’Université de Bologne et chercheuse associée au CNRS (UMR 7194).

La période Paléolithique en Égypte connaît une reconnaissance tardive parmi la communauté égyptologique et nous devons ses premières valorisations à Adrien Arcelin, Jacques de Morgan et Paul Bovier Lapierre à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Le désintérêt général de la communauté scientifique pour la Préhistoire égyptienne (particulièrement chez le célèbre égyptologue Gaston Maspero) et la difficulté de l’étude de cette période font que cette discipline ne représente qu’une petite partie de l’étude des sites archéologiques de la vallée du Nil. Cependant, ce domaine de recherche représente un intérêt conséquent quant à la compréhension des mouvements de population et des modes de vie au Paléolithique, et ce par rapport à l’ensemble de l’évolution humaine.

Voici les bornes chronologiques du Paléolithique :

  • ≈ 3,3 millions d’années à ≈ 200 000 BP (Before Present) : le Paléolithique Inférieur
  • ≈ 200 000 BP à ≈ 50 000 / 20 000 BP : le Paléolithique Moyen
  • ≈ 50 000 / 20 000 BP à ≈ 10 000 BP : le Paléolithique Supérieur puis le Paléolithique Récent

Homo sapiens hors d’Afrique

Les recherches ont montré que l’homme moderne (ou Homo sapiens) trouve son point d’origine en Afrique. La découverte en 2017 du plus vieux fossile dans la lignée d’Homo sapiens à Jebel Ihroud au Maroc, vivant vers 300 000 BP, soutient ce fait. L’espèce peuple progressivement le monde depuis le continent africain (le phénomène Out of Africa) : elle se diffuse d’abord au Levant vers 175 000 BP Il s’agit d’une première vague de migration hors d’Afrique des Hommes modernes, mais qui s’est sans doute stoppée au Levant. A cet endroit s’opère une alternance avec l’homme de Néandertal. Il habite l’ Asie et est attesté en Australie vers 55 000 / 65 000 BP. Sa présence en Europe est plus tardive, vers 40 000 BP au moment de sa coexistence, toujours avec l’homme de Néandertal, qui disparaît vers 30 000 BP. La migration de l’homme moderne vers les contrées septentrionales et orientales s’effectue donc par deux voies possibles : par la « Route du Sud » (de la corne de l’Afrique vers la péninsule arabique, c.f. les recherches du Pr. Richards de l’Université de Huddersfield, 2005) et/ou par la vallée du Nil vers le Levant. Peut-on retrouver des traces d’une migration de l’homme moderne dans cette région?

L’étude de la taille des silex et leur comparaison permet d’approfondir cette théorie. Des artefacts lithiques semblables à ceux de la Vallée du Nil ont été découverts dans la péninsule Arabique et en Israël. En effet, la transmission des différentes techniques de taille parmi différentes populations permet de mettre en valeur leur communication, leur nomadisme et leurs échanges. Ainsi, sur des longues distances, des techniques de taille sophistiquées pourraient valider la présence d’un flux migratoire. Plus récemment, les archéologues ont découvert des tailles de silex similaires à celles énoncées précédemment en Afrique du Sud: cela met en valeur la théorie de la convergence, qui désigne l’invention d’une industrie lithique identique par des groupes d’individus inconnus les uns des autres et éloignés géographiquement. Cette idée offre une alternative à la déduction toute tracée selon laquelle des industries lithiques similaires induiraient nécessairement des contacts et une migration, particulièrement lorsque les groupes humains sont distants de plusieurs centaines ou milliers de kilomètres.

Par ailleurs, il faut faire appel au contexte environnemental. Le climat et la géographique physique permettaient-elles aux Hommes de traverser la vallée du Nil pour se déplacer vers le Levant ?

La situation environnementale de la vallée aux différentes périodes du Paléolithique

Il n’existe que peu de données archéologiques et environnementales concernant la situation de la vallée du Nil avant 125 000 BP. Il a toutefois été démontré que le Nil n’était pas encore relié au bassin éthiopien jusque 700 000, voire 400 000 ans BP ; l’un des plus grands fleuves du monde n’était alors qu’un grand oued. Malgré ces conditions, des populations sont attestées dans l’oasis de Kharga dans un contexte antérieur à 400 000 ans BP.

De nombreux sites de surface sont attribués à la période du Paléolithique Moyen, mais leur datation reste très difficile à évaluer. L’Afrique du Nord connaît un épisode de « Sahara Vert » vers 125 000 BP, une période où le climat était beaucoup plus humide qu’actuellement et qui favorise les installations des populations et permet une intense diversification de leur production lithique. En effet, ce tronçon de la Préhistoire voit se développer l’anticipation, la prédétermination dans la production de silex et l’apparition d’emmanchements, des témoignages d’un effort cognitif nouveau. C’est ainsi qu’on retrouve des sites d’extraction de silex, comme celui de Taramsa et que se développent des pointes typiques et singulières, comme celles de la méthode nubienne. A cette époque, les hommes peuvent donc probablement arpenter la vallée du Nil jusqu’au monde levantin.

Le Paléolithique Supérieur et Récent (de 50 000 à 10 000 BP) se déroule lors d’un fort pic d’aridité, particulièrement à la fin du Pléistocène vers 25 000 – 15 000 BP. A cette époque, le Sahara est à un stade d’extension encore plus étendu qu’actuellement, et ce phénomène s’allie à la baisse du niveau de la mer, provoquant ainsi des installations humaines dans des lieux aujourd’hui immergés (la grotte ornée de Cosquer, vers 19 000 BP , près de Marseille en est un bel exemple), ce qui rend les fouilles difficiles. Les sites datables de cette époque (50 000 – 25 000 BP) en Égypte sont très rares, en revanche on peut évoquer le site d’extraction de silex de Nazlet Khater, au Sud de l’Égypte vers 35 000 BP, où l’on a découvert la sépulture d’un ouvrier.

nazlet khater
La sépulture de l’ouvrier d’un site d’extraction de silex, présentant des afflictions dues aux charges portées. Nazlet Khater, ≈35000 BP

C’est à cette période qu’intervient la notion de « refuge environnemental« , qui définit un lieu aux conditions météorologiques et géographiques propices au regroupement des populations humaines à des fins de subsistance. L’aridité générale entraîne la dissection des lacs africains. Entre 17 000 et 15 000 ans BP, le Lac Victoria, qui alimente le cours du Nil Blanc, est asséché. D’après une théorie récente, cela aurait affecté le fleuve égyptien d’une façon particulière. Les vents auraient provoqué la formation de dunes sur le cours du Nil, préservant ainsi le fleuve de la sécheresse de sa source par la création de lacs, particulièrement favorables au regroupement humain, puisque le désert était à ce moment hyper aride. De nombreux sites sont datables de cette période, comme Wadi Kubbaniya et Makhadama qui sont dédiés à la pêche, au sein desquels ont été retrouvés de petits hameçons et une grande quantité de tamaris brûlé lié au fumage du poisson. Par ailleurs, la vivacité humaine se traduit aussi dans la découverte des grottes pariétales de Qurta et de Wadi Abu Subeira, près d’Assouan au sud de l’Égypte.

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L’environnement nilotique mute vers 15 000 / 12 000 BP : le Lac Victoria inonde à nouveau le cours du Nil. Les dunes de sable qui formaient autrefois des étendues d’eau laissent place à de catastrophiques crues qui bouleversent les installations des hominidés. L’une des hypothèses est que ces transformations ont probablement poussé les groupes de population à la violence, contraints à la conquête de nouveaux territoires dont les ressources étaient déjà manipulées par d’autres groupes. Ces conflits sont probablement la cause du décès de la centaine d’individus inhumée au cimetière soudanais de Jebel Sahaba. Des objets contondants ont été fichés dans le corps de tous les individus, ce qui évoque la théorie d’une lutte armée contre une attaque extérieure.

ADN, production lithique : des indices de contacts et de migrations ?

D’importantes affinités d’ADN entre les groupes humains paléolithiques du Levant et le Maghreb ont été établies. La vallée du Nil a-t-elle été une route de retour plus tardive du Levant vers l’Afrique ? Quel est le lien entre la vallée du Nil et le monde Levantin ? La connexion entre le Maghreb et le Proche-Orient s’établit-elle sur un axe Est-Ouest (de l’Afrique du Nord au Levant en passant par le Sinaï) ou sur un axe Nord-Sud (qui correspondrait à la situation de la vallée du Nil ) ? La production lithique est étonnamment identique entre les trois régions. Sont-ce les preuves des contacts existant entre ces différentes populations ou ne s’agit-il que de découvertes indépendantes (convergences) ? Par ailleurs, des similarités ont été relevées entre des outils retrouvés au delta du Nil et au Levant, issus dans les deux cas d’une technique particulière de fragmentation du silex, ce qui pourrait renforcer la théorie du contact entre les peuples de ces deux territoires. Pour mettre en valeur les relations « inter-groupes » sur une plus grande distance, il faudrait retrouver des silex identiques à la fois dans les deux régions marquant les extrémités de cet éventuel couloir : le sud de l’Égypte et le désert de Négev, en Israël. En comparant les pierres taillées de ces deux régions, des ressemblances ont certes été identifiées, mais aucune similarité remarquable ne permet de confirmer la thèse de la présence d’un couloir de migration dans la vallée du Nil au Paléolithique. Il s’agit bien de deux industries lithiques différentes.

Par le manque de ressources archéologiques et par les déductions effectuées, il est pour le moment impossible d’affirmer la présence d’un flux migratoire dans la vallée du Nil au Paléolithique. On peut néanmoins affirmer que cette région a été un refuge environnemental, particulièrement entre 25 000 et 15 000 BP, mais au sein duquel les contacts à grande échelle ne peuvent être affirmés. A la croisée entre les continents et les espèces d’hominidés, l’Égypte paléolithique, unique et singulière par rapport aux régions voisines, constitue un enjeu pour la compréhension globale de la diffusion de l’homme moderne sur la planète, à la fois par des phénomènes de sortie du continent (Out of Africa) et de retour en Afrique. La recherche de nouveaux indices, lithiques et génétiques notamment, permettrait à l’avenir d’apporter de nouvelles réponses à cette problématique migratoire qui demeure en suspens.

Cet article est dédié à la mémoire d’Évelyne Faivre-Martin.


Sources :

Conférence d’Alice Leplongeon, La vallée du Nil au Paléolithique : refuge environnemental ou couloir de migration ?, novembre 2018

https://www.pourlascience.fr/sd/prehistoire/i-homo-sapiens-i-a-precede-de-tres-loin-i-homo-neanderthalensis-i-au-levant-12769.php

https://www.hominides.com/html/actualites/homo-sapiens-asie-etude-genetique-0737.php

Pour aller plus loin …

Le site d’Archéo-Nil : http://www.archeonil.fr/

La grotte de Qurta : http://www.kmkg-mrah.be/fr/art-rupestre-%C3%A0-nazanazqurta

L’expansion d’Homo sapiens : https://www.hominides.com/html/dossiers/expansion.php

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