Heidelberg: source d’inspiration littéraire pour le romantisme allemand

Heidelberg, ville aux fragments de poésie éparpillés dans ses agréables ruelles, jouit d’une aura bien particulière, aussi bien en Allemagne qu’outre ses frontières. En cette fraîche journée d’automne teintée de mille couleurs, partons à la découverte de la Romantique par excellence qui inspira tant de poètes et esprits littéraires de son temps. De nombreux vers élogieux, amoureux et nostalgiques lui ont rendu hommage et l’ont immortalisée.

Heidelberger Romantik (1804-1809), plaque commémorative à Mannheim
Plaque commémorative à Mannheim ©Sebastian Wallroth

Groupe littéraire du romantisme allemand, la Heidelberger Romantik est composée notamment d’Achim von Arnim (1781-1831), de Clemens Brentano ((1778-1842), de Joseph von Eichendorff (1788-1857) et de Friedrich Hölderlin (1770-1843), qui séjournèrent à Heidelberg de 1804 à 1809. Suivons les pas de ces icônes de la littérature germanique qui ont su bâtir des poèmes et retranscrire l’atmosphère si particulière et le charme de ces vieilles pierres où se mêlent tradition, histoire et arts.

 

En effet, de son regard bienveillant, la ruine du château de Heidelberg veille sur la vieille ville, sa protégée qui, en contrebas, se fraie un chemin entre les nombreuses collines qui l’entourent et s’étire le long du Neckar, affluent du Rhin. Lorsque l’on s’y rend, les grands escaliers se dévoilent peu à peu et le château émerge comme par enchantement derrière l’épaisse brume automnale du matin. Un zeste de nuage vient encore brouiller notre vue puis quelques bourrasques de vent viennent balayer une dernière fois les vestiges de la nuit pour nous offrir tout son charme romantique. Le soleil, armé de ses rayons ardents, vient dorer les pierres de grès rose du château. Par cette éclaircie, le château nous apparaît dans son infirmité entière, dévoilant ses entrailles dont la végétation vient prendre le dessus et panser peu à peu ses plaies irrémédiables gravées dans la roche. Ce spectacle offre à notre vue un témoin tragique de la venue dans le Palatinat de l’armée de Louis XIV au XVIIe siècle.

L’automne, avançant, finit d’opérer la pittoresque transformation saisonnière de Heidelberg. Les couleurs automnales chaudes s’imposent. Les monts jaunissent, rougissent et brunissent. Les arbres se dénudent et les sommets se dégarnissent. Les feuilles orphelines emportées par les bourrasques septentrionales nous offrent quant à elles un agréable ballet aérien de tourbillons colorés. Un orchestre d’odeurs nous fait happer l’air. En redescendant vers la vieille ville, un vent revivifiant s’engouffre dans les ruelles comme l’air faisant rugir les tuyaux animant l’orgue de l’église baroque que nous longeons.

Le chant intitulé « Lied von eines Studenten Ankunft in Heidelberg und seinem Traum auf der Brücke » du 26 juillet 1806, par Clemens Brentano, décrit l’arrivée d’un étudiant à Heidelberg et ses premières impressions: le Neckar se précipitant dans cette vallée verte, la ville s’étirant à ses côtés, l’aperçu que l’on a du château par-dessus la montagne verte, etc. Son enthousiasme ne se cache plus lorsqu’il se demande en regardant le ciel, s’il a vu l’œuvre de Dieu, construite entre les crêtes des deux collines Königstuhl et Heiligenberg qui l’enserrent.

Dans la vielle ville (Altstadt), le centre de congrès et de culture appelé Stadthalle, construit entre 1901 et 1903 par l’architecte Jakob Henkenhaf et Friedrich Ebert, est une habile architecture hybride, mêlant style renaissance, art nouveau et style dit du Gründerzeit qui correspond aux années 1870 en Allemagne et en Autriche. Sur l’un des angles de sa façade courent quelques vers de la première strophe de « Alt Heidelberg du feine » du poète et écrivain allemand Joseph Victor von Scheffel (1826-1886) :

Ô toi, vieille Heidelberg

Toi ville riche en honneur

Sur le Neckar et sur le Rhin

Aucune autre ne t’est comparable

Ville d’heureux compagnons

Chargée de sagesse et de vin

Si clair s’écoule le courant des vagues

(traduction personnelle)

Après avoir traversé le vieux-pont (Alte Brücke) et pris quelques minutes pour apprécier les scintillements de l’eau qui se perdent dans le lointain, nous voici désormais sur la rive opposée. Cette fois-ci, c’est Joseph von Eichendorff qui marque de sa présence la terrasse dite Nepomuk sur la berge en contrebas du pont. Une sculpture intrigante attise notre curiosité encore inassouvie. Ressemblant à un menhir de grès rose solidement fiché dans le sol, un trou béant en son milieu prend place. Cette ouverture, nommée der Blick (la vue), invite le visiteur à y observer la ville et la splendeur du château.

Sur ce menhir y est gravé le poème éponyme « Der Blick » de Eichendorff. Les vers ne portent pas sur la description de l’idylle naturelle qu’inspire Heidelberg mais sur le premier contact par le regard entre un homme et une femme, un regard qui vaut parfois bien plus que mille mots. Ayant étudié en 1807-1808 à Heidelberg, Eichendorff est ici mis à l’honneur par cette sculpture.

IMG-20181117-WA0011Puis, un chemin sinueux aux pavés irréguliers rendus humides par la rosée du matin révèle un pétrichor odoriférant très agréable. Tel un labyrinthe romantique, le lierre grimpe sur les murets de vieux moellons désordonnés qui escortent ce sentier parfumé, ce dernier escaladant les pentes de la rive opposée du Neckar. Une fois les avoir gravies, notre escapade se poursuit sur le Philosophen Weg (chemin des philosophes). Ce nom fait référence aux étudiants suivant à l’époque un cours de philosophie au début de leurs études, ces derniers venant discuter en petits groupes sur ce chemin de promenade.

Au détour d’un chemin, un léger friselis de la brise entre les feuilles vient attirer notre attention sur la pierre de Hölderlin gravée de la première strophe de sa célèbre ode intitulée « Heidelberg », qu’il est de lire en entier. Le brouillon original est conservé au Kurpfälzisches Museum de Heidelberg depuis 1895 :

Depuis longtemps je t’aime et je voudrais, pour mon plaisir,
T’appeler mère, et t’offrir un chant sans apprêt,
Ô toi des villes de ma patrie
Que j’ai pu voir, la plus champêtre et la plus belle.

Comme l’oiseau de la forêt vole au-dessus des cimes,
S’arque au-dessus du fleuve, où il brille à tes pieds,
Dans sa force légère,
Le pont sonore de passants et de voitures.

Des dieux venu peut-être, un charme jadis m’arrêta
Sur ce pont, lorsque je passai :
Les lointains attirants
Semblaient aller vers les montagnes

Et le jeune homme, le fleuve, fuyait vers la plaine
Sombre et gai tel le cœur quand, sous le poids de sa beauté,
Pour en aimant périr,
Dans les flots du temps il s’abîme.

Tu lui avais donné des sources, au fugitif,
Des fraîches ombres, et les rivages le suivaient
Tous du regard, et dans les vagues
Tremblait leur gracieuse image.

Mais pesamment sur la vallée se suspendait l’énorme fort,
Augure du Destin, jusqu’en son fond
Par les orages déchiré;
Et pourtant, le soleil éternel répandait

Sa jouvence de lumière sur le colosse
Vieillissant, et alentour le lierre verdoyait,
Vivant; d’amicales forêts
Descendaient murmurantes au-delà du fort

Et des buissons en fleurs, jusqu’où, dans la vallée sereine,
Adossées aux collines ou ornant les rivages,
Tes ruelles heureuses
Dorment parmi les jardins odorants.

(Friedrich Hölderlin, traduction française de Philippe Jaccottet du poème « Heidelberg »)

IMG-20181117-WA0018Plus loin sur ce même « Chemin des philosophes », une stèle commémorative au nom de Eichendorff est également installée au Philosophengärtchen (petits jardins des philosophes). Celle-ci comporte une inscription du plus célèbre poème de Eichendorff, « Wünschelrute » (Baguette de sourcier) :

Une chanson dort dans toutes les choses

qui continuent de rêver encore et encore,

et le monde commence à chanter

tu trouves seulement la parole magique

Le célèbre Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) a également foulé de ses pieds le sol de la Romantique. Après avoir déambulé dans les vieilles ruelles et être passé devant de bruyantes tavernes à l’intérieur rustique dont les étagères de bois sombre présentent fièrement une collection de chopes traditionnelles en grès, porcelaine, émail, zinc ou étain, nous arrivons enfin au Palais Boisserée sur la Karlsplatz (place) au pied du château, à l’endroit même où a habité Goethe.

IMG-20181117-WA0006.jpg

C’est dans ce cadre parfait et face à aux ruines majestueuses du château qu’il a en effet écrit :

La rose et le lis dans la rosée du matin,

Fleurissent dans le jardin près de moi,

A l’arrière, recouvert de buissons et familier

S’élève le rocher dans la hauteur,

Et entourée par le bois élevée

Et couronnée par le château d’un chevalier

La courbe de la crête se dirige vers le bas

Jusqu’à ce qu’elle rencontre la vallée […]

Voici venu le crépuscule du soir et ainsi la fin de notre balade. Le soleil, qui embrasse le ciel de ses rayons, vient fusionner avec les couleurs chaudes des feuilles mourantes et l’ocre profond de la résidence des électeurs palatins. Dans une dernière caresse, il rend hommage à cette ruine ainsi qu’à sa tour à moitié debout, fendue en deux par les charges explosives déposée par l’armée de Louis XIV et qui, dans sa posture héroïque, brave inéluctablement les épreuves du temps. Ce paysage constellé de poésie laisse désormais place à l’abîme infini d’une nuit céruléenne.

Tous ces ingrédients font de Heidelberg une ville chargée de romantisme à l’allemande tel que l’on peut se l’imaginer au XIXe siècle. Auteur français romantique de passage à Heidelberg entre 1839 et 1840, Victor Hugo déclare au sujet de cette ville de romance et de ces ruines majestueuses : « Ici à Heidelberg, dans cette ville, dans cette vallée, dans ces décombres, la vie d’homme pensif est charmante… il ne faut pas passer à Heidelberg, il faut y séjourner, il faudrait y vivre ».

L’héritage de ce riche passé littéraire se retrouve dans les très nombreuses librairies présentes à chaque coin de rue. Pour la plupart, une simple devanture sobre et modeste  nous accueille, mais passé le seuil de la porte, un monde nouveau et vaste s’ouvre à nous, en témoignent les murs croulant sous les livres jusqu’au plafond.


Crédits photos:

  • image de la une: ©Pumuckel42
  • photos Kornmarkt, tour fendue, Stadthalle, détail de la Stadthalle, buste en bronze de Goethe: ©Valentin Boyer
  • toutes les autres photos: ©Marie Anne Jagoszinski
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3 commentaires

  1. Bravo Valentin, du vermittelst dem Leser beziehungsweise der Leserin die Lust auf eine Reise nach Heidelberg. Ich hoffe, ich kann eines Tages diese wunderschöne Stadt mal besichtigen und darf dich zur gleichen Zeit herzlich begrüßen..

    Laurent, der Onkel von wem du weißt

    J'aime

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