Les friches culturelles, nouvelles utopies ou laboratoire du futur ?

Les Grands Voisins, la Belle de Mai, l’Hôtel Pasteur… Autant de noms désormais très familiers qui sont les grands frères d’une nouvelle génération de friches culturelles. Ces anciens lieux emblématiques de la marginalité, devenus nouveaux étendards du cool, connaissent un retour en grâce des plus remarqués.

Et pourtant, malgré ce retour fracassant sur le devant de la scène en ce début de XXIe siècle, il reste bien difficile de saisir l’essence de ces acteurs qui multiplient les casquettes, concentrant à la fois des résidences d’artistes, des relais de producteurs locaux, des universités populaires, des lieux d’expositions, des cafés solidaires, des lieux de concerts alternatifs… Le plus souvent nées d’initiatives citoyennes ou de collectifs d’artistes, les friches intéressent aujourd’hui les pouvoirs publics qui voient en elles des facteurs de dynamisme local, en particulier en milieu rural, dans une France qui peine à achever sa décentralisation culturelle.

Selon le collectif ArtFactories, elles seraient 85 en France, de toute taille et pour l’essentiel situées dans des petites villes. Du café-associatif local au complexe de 50000m2 elles prennent des formes très diverses, rendant impossible une typologie claire. Les appellations se multiplient, tantôt « friches culturelles », « tiers lieux culturels » ou encore « artist-run spaces ».

Quelques traits communs les unissent pourtant : un certain idéalisme et une envie de « vivre et créer autrement ». Tentative de définition de ces utopies toutes contemporaines.

Le constat

Un premier constat chronologique d’abord : les tiers-lieux culturels occupent presque toujours du patrimoine industriel du XXe siècle, laissé à l’abandon dans les années 1980 comme le Confort Moderne à Poitiers qui occupe un ancien entrepôt électroménager. Les lieux occupés sont déconsidérés d’un point de vue architectural, étape parmi d’autres de la longue histoire du désamour du public pour le patrimoine industriel. Le phénomène de friche n’est pas franco-français mais européen, d’abord venu du nord-est du continent.

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©️ Le Confort Moderne, Poitiers

Ces espaces abandonnés, et dont les pouvoirs publics se désintéressent, sont progressivement occupés par des artistes et des associations qui manquent de place pour rencontrer les publics. En France, le Confort Moderne de Poitiers (1983) et la Friche de la Belle de Mai (1992), ancienne usine à tabac de la SEITA, furent les premières à rejoindre une dynamique européenne qui comptait déjà Les Halles de Schaerbeek, ancien marché couvert, à Bruxelles et le Melweg, ancienne laiterie, à Amsterdam.

Symboliquement, la friche culturelle est alors ce qui se développe dans la vacance de nos villes et de nos systèmes économiques et sociaux. Elles renvoient à la partie non productive de nos sociétés, la création artistique et l’engagement associatif. Elles sont aussi un rappel du droit de tous à la ville, contre une homogénéisation sociale des centres urbains.

Une diversité des lieux

La difficulté de créer est souvent le moteur de ces occupations. Le Pol’n à Nantes par exemple est créé en 2000 en associant artistes, administrateurs du spectacle et chercheurs qui font le constat de « la précarité du secteur culturel, l’isolement de ses acteurs, la difficulté d’accès aux équipements culturels et le cloisonnement des disciplines et de leur public ». La création de Pol’n permet de trouver un lieu de création, de mutualiser un certain nombre de postes de dépense mais aussi de créer un projet collectif pour rompre l’isolement et provoquer des synergies entre les artistes.

La configuration éclatée des sites industriels permet à différents artistes et associations de cohabiter, d’où l’éclosion de projets très différents côte à côte : musique, arts plastiques, théâtre, danse… Ces artistes s’inscrivent en porte à faux par rapport au système institutionnel et veulent proposer une nouvelle voie. La dénomination de « lieu intermédiaire » qui leur est donnée par les pouvoirs publics est éloquente : les friches sont un intermédiaire entre les institutions culturelles et les populations, souvent éloignées des productions de ces institutions. En proposant une offre culturelle à échelle locale, elles parviennent plus facilement à intéresser le public à qui elles renvoient une image moins élitiste.

Souvent conçues au départ comme lieux de création, les friches s’ouvrent peu à peu au public : à l’occasion d’ouvertures ponctuelles d’abord, puis une offre de convivialité se greffe souvent (café, bar, restaurant…), ce qui contribue à faire de la friche un lieu de vie. La friche Mains d’oeuvres par exemple, à Saint-Ouen, a reconverti l’ancienne cantine de l’usine en bar-restaurant ouvert au public. Certains lieux vont encore plus loin comme le Lieu Unique à Nantes qui propose un service de crèches, une initiative qui permet d’inscrire le tiers lieu au coeur de la vie d’un quartier et d’une communauté.

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©️ Mains d’Oeuvre, Saint-Ouen

La transition de lieu de création vers lieu de vie se fait logiquement pour ces lieux qui revendiquent une forte dimension citoyenne et sociale. Leur gouvernance est le plus souvent collective et repose sur l’engagement de bénévoles. On y retrouve la rhétorique de l’économie sociale et solidaire avec la promotion de la culture comme pilier d’un projet global de mieux-vivre ensemble. Le lexique de l’entrepreneuriat est aussi bien présent, présenté comme une voie d’existence hors des institutions.

Le visiteur acteur 

Il s’agit également de modifier le rapport à la création artistique par la cohabitation entre les ateliers et les espaces de vie. L’artiste devient une personne que l’on peut côtoyer, que l’on soit familier des activités culturelles ou non. Les ateliers du vent, à Rennes, mettent en avant l’importance de désacraliser le statut de l’artiste, en incitant le public à intervenir.

Les résidences d’artistes vont en effet souvent de pair avec une offre de formation qui permet au public de devenir aussi acteur et de développer une pratique artistique amateur.

Certains lieux culturels qui se veulent pluridisciplinaires comme les Grands Voisins ont aussi un programme d’« université populaire », s’inscrivant dans ce mouvement contemporain que François Taddei nomme « société apprenante » pour qualifier le désir d’apprendre désormais toute sa vie durant.

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©️ Les Grands Voisins

Plus globalement les friches culturelles s’inscrivent dans la nouvelle ère du collaboratif et ont vocation à être des lieux co-construits, entre les artistes, les bénévoles en charge du lieu et le public qui devient aussi contributeur. Par exemple, au Hasard Ludique à Paris les riverains ont été invités à devenir « bâtisseurs », selon la terminologie employée par le lieu, et à collaborer en amont du projet en donnant des idées. Aujourd’hui, ce sont aussi les habitants qui conçoivent la programmation du « Festival Fabrique » en soumettant et en votant pour des idées de programmation et en devenant bénévoles lors de ce Festival.

Un lieu au plus près du territoire

L’enracinement dans le territoire est une composante forte des tiers lieux culturels que ce soit en milieu rural avec le collectif Simone, résidence d’artistes qui propose aussi des services de proximité aux habitants près de Châteauvillain (Grand-Est) ou en zone urbaine avec le 6b de Saint-Denis qui a vocation à mettre la culture à la portée de tous dans un territoire en pleine mutation urbaine. L’enracinement sur le territoire permet aussi des synergies entre différents acteurs locaux, par exemple de nombreuses friches sont aussi des relais de vente de produits locaux, promouvant ainsi les circuits courts.

Peu à peu, ces lieux attirent l’attention des collectivités territoriales et du Ministère de la Culture. En effet, beaucoup d’entre elles sont situées en milieu rural, notamment dans les « zones blanches culturelles », ces territoires inventoriés comme éloignés des contenus culturels et artistiques. Les friches contribuent alors à créer une offre culturelle de proximité.

Les collectivités publiques cherchent aujourd’hui les meilleurs moyens d’aider, voire d’accompagner, ces friches par la création de label et d’aides dédiées.

En 2012, par exemple, la région île de France lance le dispositif « Fabrique de culture ». Ces subventions qui revêtent différentes appellations sont plus que bienvenues du fait de l’équilibre économique souvent très précaire des friches proposant pour la majorité des activités gratuites ou à un prix d’entrée symbolique. Le rapprochement avec les pouvoirs publics permet aussi de régler le problème de l’occupation des sites industriels souvent commencée de façon illégale. Les collectivités publiques acceptent de plus en plus de régulariser via la location le site aux occupants, voire le prêt à titre gracieux.

Des enjeux actuels 

Enfin, dans ce nouveau chapitre de leur histoire qui s’ouvre aujourd’hui et qui voit le retour en grâce des friches, ces dernières paraissent en voie de professionnalisation. Le rapport « Tiers-lieux, un défi pour les territoires », remis au ministère de la Cohésion des Territoires en septembre 2018, plaide pour la création de formations de « responsables de tiers lieux ».

En parallèle, de plus en plus d’agences privées opèrent aujourd’hui dans des lieux qui surfent sur la tendance des friches devenues à la mode. Le risque est celui d’une homogénéisation causée par la reprise de certaines « bonnes recettes » des friches culturelles dans une dimension évènementielle mais en faisant disparaître l’engagement associatif et citoyen qui sous-tend initialement ces projets.

Malgré un engouement inédit, tout n’est pas rose, à la fin de l’année 2018, les projets d’expulsion de friches culturelles établies sur des terrains convoités par des promoteurs immobiliers se multiplient.

Le plus médiatisé est sans doute celui de la friche Darwin à Bordeaux qui est sommée par la ville de libérer une des parcelles qu’elle occupe. Longtemps soutenue par son maire Alain Juppé, l’appétit d’expansion de Darwin déplaît aux promoteurs immobiliers qui n’ont longtemps considéré la friche que comme une installation éphémère dans un quartier en plein boum. Peine perdue : avec son million de visiteurs annuels qui la positionne comme un des lieux touristiques clés de la ville, 700 emplois créés et un engouement local sans précédent, la friche semble bel et bien être là pour durer. Son directeur reste d’ailleurs serein, lui qui déclarait sans détour à Libération en octobre dernier : « Nous sommes le futur ».

 

©️ Ji-Elle

 

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