Le Limier, de Joseph L. Mankiewicz (1972)

Réalisé par Joseph L. Mankiewicz, Le Limier est un film de genre polar, de nationalité anglaise. Il sort au Royaume-Uni le 10 décembre 1972, sous son titre original Sleuth (traduction : « Détective »).

[L’analyse ci-dessous révèle toute l’histoire du Limier, film reposant justement sur des rebondissements. Il est donc fortement conseillé de le regarder avant de lire les lignes qui vont suivre.]

D’une durée de plus de deux heures, le long-métrage est adapté de la pièce de théâtre du même titre, écrite par Anthony Shaffer. Ce dernier est également le scénariste du film. Il écrira d’autres scénarii pour le grand écran (huit en tout), notamment Le crime de l’Orient-Express de Sidney Lumet et Le dieu d’osier de Robin Hardy.

Mankiewicz réalise ici son dernier film, qui met fin à une filmographie unanimement reconnue (L’aventure de Mme Muir, Soudain l’été dernier, Ève…). La particularité du Limier réside dans le fait que son casting n’est composé que de deux acteurs : Laurence Olivier, dans le rôle d’Andrew Wyke, et Michael Caine, dans celui de Milo Tindle. Il fera l’objet d’un remake en 2007 : Sleuth, dans lequel Michael Caine reviendra pour tenir cette fois le rôle de Laurence Olivier 35 ans plus tôt.

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Affiche anglophone du Limier

Résumé détaillé

Milo Tindle est un coiffeur anglais, fils d’un horloger italien. Il reçoit un message d’Andrew Wyke, célèbre auteur de romans policiers et mari de sa maitresse. Milo semble espérer que cette rencontre convaincra Andrew Wyke de se séparer de sa femme. L’homme âgé lui demande de rejoindre son manoir. L’histoire commence lorsque Milo arrive sur place et trouve Andrew au centre du jardin qu’il a fait aménagé en labyrinthe de haies. Quand les deux hommes entrent dans le manoir, Milo découvre un lieu rempli d’automates, de jeux divers et de livres.

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Jardin labyrinthique du manoir Wyke

Andrew, après avoir exprimé un dédain certain pour les origines italiennes de Milo, ainsi que le milieu pauvre duquel il est issu, en arrive à parler de sa femme. Il est parfaitement au courant qu’elle le trompe avec l’homme se trouvant en face de lui, et accepte que ce dernier parte avec elle, à une condition. Disant craindre que son épouse revienne vers lui quand elle éprouvera la vie peu luxueuse du coiffeur, il demande que Milo « vole » les bijoux dans le coffre-fort. Il pourra ainsi les vendre pour vivre avec sa nouvelle femme Marguerite, et Andrew avec sa maitresse Théa, dédommagé par l’argent de l’assurance. Milo s’accorde à ce plan et, déguisé en clown, simule un cambriolage devant vandaliser les lieux pour que ce soit plus crédible. Tout ce stratagème n’était qu’un piège tendu par Andrew qui, après le casse, braque son pistolet sur l’amant de sa femme. Il explique qu’il le hait pour lui avoir pris sa femme alors qu’il n’est qu’un immigré à ses yeux. Malgré les supplications de la victime, le propriétaire tire, et le clown s’effondre dans les escaliers.

Deux jours plus tard, un inspecteur de police du nom de Doppler arrive au manoir Wyke. Chargé d’enquêter sur la disparition de Milo Tindle, il finit par faire avouer à Andrew que celui-ci l’a bien vu deux jours avant, et qu’il l’a piégé. De plus en plus paniqué, l’écrivain se justifie en disant que c’était un jeu, et que toute façon la balle tirée était chargée à blanc. Mais en voyant les impacts de balles sur les murs — celles tirées dans le but de feindre un cambriolage —, les vêtements de Milo dans le placard et la terre retournée dans le jardin, Doppler semble persuadé de la culpabilité de Wyke, et l’immobilise au sol.

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Andrew Wyke et son marin automate

Tout en lui expliquant que les vrais policiers ne sont pas les incapables que le romancier décrit dans ses livres, celui qui se présentait comme étant inspecteur enlève son déguisement… Et se révèle être Milo. On comprend alors qu’Andrew disait la vérité : il avait tiré à blanc sur son invité qui s’est évanoui sous le choc émotionnel, afin de l’humilier. Dans l’objectif de lui rendre la pareille, Milo a monté ce coup du faux enquêteur, et s’est même permis d’aller plus loin. Il annonce à Andrew qu’il a tué sa maitresse Théa, et qu’il a laissé quatre indices compromettants dans le manoir, qui indiqueraient que c’est Andrew le meurtrier. Il doit donc, sous les instructions nébuleuses de Milo, tous les trouver, sachant que le maitre de ce nouveau jeu a appelé la police en amont. Lorsque les quatre objets sont débusqués, le coiffeur annonce qu’il n’a pas réellement assassiné Théa, et que c’est avec elle qu’il a manigancé cette farce sinistre pour se venger de celle organisée contre lui. Touché au plus profond de sa fierté, Andrew tire et blesse mortellement son rival. Dehors, des bruits de moteur et des lumières de gyrophares brisent la quiétude du manoir. Quelqu’un sonne et tape à la porte : quand il expliquait qu’il avait appelé la police, Milo ne mentait pas.

Situation

Le Limier est, à l’origine, une pièce de théâtre, et c’est une particularité qui se ressent dans sa mise en scène. Il s’agit d’un huis-clos (en rapport à l’unité d’espace dans le théâtre classique) qui ne trahit sa condition qu’au début, dans le dédale, lors du casse du clown et lors de l’inspection du jardin par Doppler/Tindle. L’histoire se limite donc au domaine de Wyke. Ce parti-pris fait ainsi plus que de renvoyer au spectacle vivant : il génère une sensation d’enfermement, presque claustrophobique, plus propice au polar. L’étouffement produit par cette souricière à taille humaine est d’autant plus grand que les déplacements des personnages sont restreints à cause de la densité des meubles et des objets dans l’enceinte du château.

L’action se déroule sur trois jours. Il n’y a aucun marqueur de temps extradiégétique, les seules informations qui nous sont données pour appréhender la durée viennent de la luminosité extérieure, ou des personnages. Il s’agit certainement d’une astuce pour perdre le public, car il devient impossible de savoir combien de journées se sont écoulées depuis le faux meurtre de Milo. Pour désorienter un peu plus les spectateurs et spectatrices, le film commence un matin et se termine un soir, comme si tout s’était déroulé en moins de 24 heures.

Structure

Le Limier est un long-métrage clairement divisé en trois parties :

  • Partie 1 : du début au moment où Andrew tire sur Milo ;
  • Partie 2 : du moment où Doppler arrive au manoir au moment où il arrête Andrew ;
  • Partie 3 : du moment où Doppler se révèle être Tindle à la fin.

La singularité de ce film n’est bien sûr pas cette structure assez classique en trois actes, mais le fait que si on élaguait l’histoire à partir de la fin, alors scénaristiquement, les parties restantes fonctionneraient très bien indépendamment.

Si on ne laissait que la première partie, celle-ci suffirait à faire une fiction cohérente : un homme invite l’amant de sa femme à organiser avec lui une arnaque à l’assurance, mais, jaloux, il le piège et le tue.

De même, on pourrait enlever la troisième partie et garder les deux premières, en ajoutant juste cette phrase au pitch ci-dessus : mais l’arrivée d’un inspecteur va faire basculer le destin du tueur, qui se fera arrêter.

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Andrew Wyke et Milo Tindle

Le vrai changement entre le scénario original et ces scénarios tronqués réside dans les enjeux : c’est en effet dans la troisième partie que se trouve la majorité des révélations, ainsi que tout le propos sur l’humiliation. La couper revient donc à changer le sens du film.

Personnages

Milo est un coiffeur anglais aux origines italiennes. Si ce point fait clairement défaut pour Andrew, lui semble en être fier lors des présentations, expliquant comment il en a tiré avantage pour son commerce. Cependant, lorsque la conversation dure, on comprend qu’il a déjà été en conflit avec son père, horloger italien émigrant, auquel il a reproché un manque d’ambition, car « on ne gagne rien en réparant des montres ». C’est ce conflit qui stimule Milo à jouer le jeu de son rival, finissant par penser que les problèmes d’argent vont entacher sa relation avec sa future femme, comme ils ont entaché celle avec son père.

Il est autant intéressé par le profit qu’il est sincère dans ses besoins de régler ses comptes avec son passé. S’il se montre d’abord aimable, puis méfiant aux piques assassines devant les provocations de son adversaire, sa vengeance le rendra aussi sadique et manipulateur que lors du jeu de Wyke.

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Milo Tindle

Andrew est un vieil écrivain de romans policiers à succès, il vit dans son domaine isolé avec manoir, habituellement avec sa femme Marguerite et de sa femme de ménage. Les deux sont absentes du film, l’une partie et l’autre envoyée en congé.

Ce qui saute aux yeux quand on se penche sur sa personnalité, c’est à quel point il est orgueilleux, imbu de lui-même, parfois dandy, fier de sa célébrité, de sa réussite et de son œuvre. Il est riche, méprisant envers les classes populaires desquelles est issu Milo. Pour ce dernier il ressent en plus de la xénophobie. Il le hait également, bien entendu, parce qu’il considère qu’il lui a volé sa femme, raison pour laquelle il le piège.

Usant de procédés retors pour humilier Milo, il est fasciné par le jeu. Son manoir est rempli de jeux en tout genre, des anciens jeux de plateau en bois aux pantins ficelés, en passant par le billard et les fléchettes… Sans parler des automates énigmatiques qui paraissent sans arrêt observer les feintes et les coups bas des duellistes.

Ce qu’il aime vraiment dans ses manipulations, est bien le simple fait de dominer : s’il prend l’excuse du jeu, c’est pour poser ses propres règles, pour mener l’autre et le descendre, pour être certain de gagner. Dès la première scène, il se plait à attirer son ennemi dans ce labyrinthe vert qui lui sert de refuge. Le bourgeois arrogant et archaïque qu’il est se fera prendre, par deux fois, à un autre jeu sadique et vindicatif, digne des livres qui font sa renommée. Touché profondément dans son orgueil, il ira jusqu’à ouvrir le feu pour sauver son honneur. Si tous ces artéfacts dans lesquels il se noie n’ont peut-être pas convaincu le public du «grand esprit» qu’il prétend être, ils lui ont au moins dévoilé un homme solitaire, qui se veut complexe, matérialisant son imaginaire ombrageux pour se créer des défenses.

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Andrew pointant son arme sur Milo

Humiliation

Tout le film est construit autour du duel psychologique entre les deux personnages. Des politesses hypocrites aux provocations ouvertes, chaque parole compte : toute déclaration doit être distillée par l’autre autant que par le public, pour y déceler le degré de mensonge ou de vérité. En effet, c’est cette réflexion qui mènera l’intéressé à sa victoire ou à sa défaite.

Ainsi, Milo verra son amour-propre mis à mal dans la première partie, parce qu’il a cru à la farce sordide d’Andrew. Celui-ci sera humilié à son tour lors du retour de flamme, d’abord trompé par le déguisement, puis par le canular téléphonique, et enfin parce qu’il n’a pas cru aux derniers propos du coiffeur…

Finalement, tout se résume à cet objectif : humilier sa victime. Mankiewicz dresse ici un portrait de l’humain qui n’a rien de reluisant. C’est un manipulateur né qui jouit de ses positions de force, voyant comme un jeu ce que la cible reçoit comme une violence.

Jeu

Le film est rempli de représentations, d’allusions et d’analogies sur les jeux, notamment de spectacle (automates), stratégiques (billard), voire sibyllins (jeu de plateau, obscur et ancien, sur la table du salon). S’il est compliqué de toutes les évoquer sans faire doubler de volume ce commentaire, on peut au moins citer les plus intéressantes :

  • les deux adversaires se toisent comme ils le feraient dans un jeu de cartes, comme le poker, étant donné qu’il faut sans cesse deviner si l’autre bluffe ou est sincère ;
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Wyke et Tindle jouant au billard
  • les automates et pantins sont des spectateurs à part entière de l’histoire, on voit d’ailleurs le marin suivre littéralement, de manière surnaturelle, le cours des événements. Il est également facile d’y voir une métaphore des spectateurs et spectatrices, qui se plaisent à rire et à railler le dominé, mais qui, privés de leur omniscience habituelle car privés à chaque fois d’une partie de la vérité, se retrouvent au même niveau que les protagonistes, simples marionnettes manipulées par le cinéaste ;
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Automates du manoir Wyke
  • les costumes sont des éléments essentiels du récit. Allégories de la tromperie, en plus d’exprimer les zones d’ombre masquant les révélations, ils tiennent une place significative dans cette mise en scène théâtrale. En montrant Milo passer du clown dupe au gradé de police sérieux, le film nous fait percevoir l’évolution psychologique de l’amant qui se reprend et domine le jeu. Sachant que son premier costume, c’est son manipulateur qui le lui fait mettre, le second il le porte de son propre chef ;
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Andrew avec Milo portant le costume de clown
  • on pourrait extrapoler, en parlant de la version française qui montre une homophonie remarquable : celle du « jeu » et du « je ». Andrew Wyke est un mégalomane, est-ce qu’en rapport à son espace psychologique, centré sur lui-même et son univers. N’aurait-il pas inconsciemment peuplé son espace visuel de
    jeux/je ?…

Qu’on s’entende bien, ce dernier point relève de la sur-interprétation : la pièce d’origine est en anglais, et ni l’écrivain ni le réalisateur n’est francophone. Le fait est que cette version française ajoute un niveau de lecture intéressant.

Lutte des classes et dissection psychologique

Comme cela a été dit auparavant, il y a un affrontement constant sous-entendu entre Milo et Andrew au sujet de leur rang social. Si Andrew n’a de cesse de rappeler à Milo ses origines chaque fois qu’il est en position de force, il ne se prive pas non plus de le chercher sur le terrain du mépris de classe. Mépris auquel Milo répond d’abord par une forme de désinvolture, avant de se laisser emporter par un complexe dû à ses moyens économiques. Si l’argent était effectivement la solution pour garder son amante ? Il accepte ainsi de participer à la supercherie, à la joie d’Andrew qui l’exploite en tant que pion à partir de ce moment là.

Belle critique de la bourgeoisie britannique et, par extension, de toute la bourgeoisie. Le jeu sert aussi à Andrew Wyke comme d’une arme de violence symbolique lui pour rappeler leur différence de culture à Milo Tindle. Les deux hommes sont des automates comme ceux qui les entourent, leur comportement est conditionné par leur classe sociale et leurs aigreurs personnelles.

Et rideau…

L’Histoire du cinéma retiendra Le Limier comme la révérence de Mankiewicz, autant pour sa position terminale dans sa filmographie que parce qu’il incarne la plénitude de son style, clinique et cérébral, auto-réflexion sur sa philosophie misanthrope. La densité psychologique dans Soudain l’été dernier, le besoin de brillance et de pouvoir dans Ève, les manipulations dans Guêpier pour trois abeilles, le réalisateur concentre les atouts et en sort un film complexe, qui est pourtant d’un minimalisme allant droit au but.

Le film ne cherche pas à faire la morale, il ne fait que montrer les bassesses humaines à l’œuvre, comment on peut arriver aux plus grandes indignités, jusqu’à une ironie tragique, où Mankiewicz, à l’image de ce marin hilare, invite le public à éclater de rire, pour éviter d’avoir à fondre en larmes.

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Milo Tindle et Andrew Wyke

Article écrit par Sébastien Moulan

 

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2 commentaires

  1. Bonjour, j’ai liké votre article car je trouve que c’est une bonne analyse, de ce film. L’auteur a su mettre en évidence, le « jeu » des différents personnages et le contexte de l’intrigue, qui à l’époque était un sujet, déjà repris dans beaucoup de films ou de séries : Nous pourrions faire aisément une analogie, avec par exemple un épisode de « The Avengers » ( chapeau melon et bottes de cuir, en VF) ou de Columbo. Bravo à vous.

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