Position Latérale de Sécurité – Bétonsalon

Directe ou insidieuse, physique, verbale, psychologique, institutionnelle, culturelle, dans la sphère publique et dans la sphère privée, la violence s’exprime sous de multiples formes au sein de la société. Partant de ce constat, les commissaires Lucas Morin et Guslagie Mandala réunissent au sein de l’exposition «Position Latérale de Sécurité» dix jeunes artistes contemporains pour évoquer différents aspects de ce phénomène. De nationalités variées, certains sont exposés pour la première fois en France. Leurs propositions mobilisent peinture, sculpture, vidéo et installation, et se croisent dans cette réflexion aux multiples facettes. 

Selling my Black Rage to the Highest Bidder
Kameelah Janan Rasheed, Selling My Black Rage to the Highest Bidder, 2018, photocopies sur papier, dimensions variables. Courtesy de l’artiste

Selling My Black Rage To The Highest Bidder (je vends ma rage de (personne) noire au plus offrant). Le slogan martelé de l’artiste américaine Kameelah Janan Rasheed sur la vitrine du centre d’art Bétonsalon nous percute dès notre arrivée sur l’esplanade Pierre Vidal-Nacquet. Adjoint d’un numéro à composer, nous sommes pris à témoin dans notre position de spectateur avec une possibilité d’agir. Car la violence ne peut laisser passif et simple extérieur. Toute personne en est actrice, directement ou par son appartenance à un système qui fabrique de la violence. Avec cette œuvre qui se déploie dans l’espace extérieur et intérieur, imprimée sur du papier photocopié, comme pour permettre la plus grande diffusion, l’artiste interroge la légitimité et la perception des personnes qui l’exercent. Fruit des violences exercées, ici raciales, la colère, la rage qui en résultent sont perçues comme dangereuses et illégitimes lorsqu’émanant de personnes racisées.

C’est aussi de douleur dont il est question. Une fois dans l’espace d’entrée,  une vidéo de quelques minutes, Depollute, de l’artiste anglais Patrick Staff, énonce les actions pour réaliser une émasculation DIY. Les opérations de l’automutilation sont rendues avec un vocabulaire clinique et glaçant. Il répond à la violence symbolique dont sont victimes les personnes trans/queer. Comme le souligne le commissaire Lucas Morin, citant la philosophe Elsa Dorlin, « les inégalités et les rapports de domination ne sont pas des abstractions politiques, mais relèvent bien d’une « expérience vécue de la domination dans l’intimité » ». En regard de la vidéo, une œuvre de Dala Nasser , artiste libanaise, évoque des histoires plus personnelles et ouvre ce thème de l’intériorité émotionnelle dans laquelle est également vécue la violence. Sa sculpture murale faite d’une toile d’échafaudage, de plantes et épices, le tout recouvert d’une résine raconte dans les strates des plis, Beyrouth et ses enjeux urbains, les champs de culture, le jardin de ses grands-parents. 

Utilisant également la vidéo, l’artiste anglaise Georgia Lucas-Going puise son inspiration dans son histoire personnelle, sa famille et ses amis. Elle réalise de très courts-métrages où humour et force physique sont les moteurs d’une réflexion sur la discrimination des personnes noires. Dans le passage introduisant au reste de l’exposition, WHO EVER HEARD OF A LORD THAT WASN’T A FOOL la montre faisant tournoyer un poids dans une maison en ruine de la Barbade, d’où est originaire sa mère. Puis dans une autre vidéo, THINK BROTHER THINK, elle interroge son demi-frère, blanc, sur ses références sur la culture noire et lui jette des objets en cas d’ignorance. Ce médium est également choisi par le collectif Liverpool Black Women Film Makers et l’artiste Rehana Zaman pour compiler trois fils narratifs. Dans How to Make an Invisible Boy Disappear ? se rencontrent une fiction sur l’indifférence policière, des scènes familiales et moments communautaires, et des archives d’activistes antiracistes des années 1980, montrant une certaine permanence de ces histoires.  

D’autres artistes choisissent l’installation. Dans Comfort Zone, Hamid Shams théâtralise un sling, évoquant l’ambiance des backrooms et des rapports BDSM. Fait de cuir, mais aussi de fausse fourrure, l’objet est ambivalent, également très accueillant. Il s’agit pour l’artiste de se placer sous le signe paradoxal du jeu et du consentement, offrant un refuge face à la violence subie. L’installation comprend également des urinoirs photosensibles sur lesquels coule, de poches médicales, de l’eau de rose. Lieux de rencontre emblématiques de la contre-culture gay, les urinoirs sont des lieux de séduction et de violence, tandis que l’eau de rose purificatrice n’est pas sans rappeler la transfiguration des métaphores fleuries de Jean Genet. L’univers homosexuel et ses violences sont également mis en scène par le biais de personnages issus de la culture populaire dans les peintures d’Adrian Mabileau Ebrahimi Tajadod. Mais il traite également de violences sociales en construisant pour ses peintures un environnement de fausses ruines en carton pâte, fabriquées à partir de chutes de journaux, de relances Pôle Emploi et d’attestations RSA. 

Hamid Shams,Comfort Zone
Hamid Shams, Comfort Zone, 2018, installation. Vue d’exposition, Artagon, Pantin, 2018.

Son environnement qui comprend également des rasoirs électriques rencontre un heureux écho avec la peinture de Xinyi Cheng, artiste formée à la sculpture en Chine. Dans une toile issue de sa série des Coiffeurs, elle représente un homme de dos dans ce moment de vulnérabilité que peut constituer la coupe. Le soin est confié à un tiers, tandis que l’apparence se joue entre normes et affirmation de soi, soulevant la question de la masculinité. La peinture est aussi utilisée par l’artiste israélienne Nathanaëlle Herbelin qui souligne que c’est une pratique qui demande une grande rigueur dans la pratique, et donc de se faire violence, de s’entraîner tous les jours pour ne pas perdre la main. Sur de petits formats, elle livre une version méditative, douloureuse et intime de la violence. Elle représente un Cactus de nuit pour la dureté qui exclut le jour du désert, un Soldat de dos, des planches barricadant une porte à Contre-jour pour raconter l’enfermement face à la peur. 

En contrepoint à ces petits formats, Thelma Cappello a inscrit sur un rideau de coton monumental un poème de sa composition. Aux dimensions de la pièce, celui-ci est fonctionnel, peut s’ouvrir sur un dessin de fleurs. Il propose une certaine douceur et un humour, paradoxalement dans des dimensions presque violentes du désir d’expression.

Bien sûr, l’exposition n’a pas pour ambition d’aborder tous les aspects de ce phénomène, ni d’apporter des réponses, mais plutôt d’affleurer à la complexité. Face à tous les affects et la vivacité de la violence, le titre de l’exposition, Position Latérale de Sécurité apparaît bien ironique. Issu du langage administratif, le terme recouvre une dimension protocolaire opposée au bouillonnement et l’incertain de la violence. Toutefois, c’est une réponse de l’urgence à un choc. Passé dans le langage comme expression, il évoque l’idée de pause. C’est aussi ce pas de côté qui est proposé dans cette exposition. Il s’agit de questionner l’art comme refuge, non pas dans la complaisance et l’exception du statut artistique, mais comme respiration et lieu de la réflexion. Selon Guslagie Mandala, citant encore Elsa Dorlin, les œuvres « ont pour point commun d’accorder à l’art sa part de « visualisation anticipatrice »». Peut-être s’agit-il, comme le dit Karim Kattan racontant l’oppression vécue par sa famille palestinienne, dans une histoire transmise par sa grand-mère, de « faire jardin de nos récits et assurer ensuite que quelqu’un s’occuperait de cueillir les citrons, de couper les haies, d’arracher les herbes mortes ». 

Position Latérale de Sécurité du 30/01/2019 au 20/04/2019

Bétonsalon

Centre d’art et de recherche

9 Esplanade Pierre Vidal-Naquet 75013 Paris

Elsa Dorlin, Se défendre : une philosophie de la violence, Paris, Zones, 2017

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